Stendhal et moi

Ce matin, il m’a pris une envie de relire Stendhal.
Il faut le savoir, Stendhal est devenu mon chouchou durant mon année de maîtrise. Il valait mieux vu que c’est lui que j’avais choisi… La raison de mon choix n’était pas un goût pour l’auteur, au préalable. C’était un choix raisonnable. Quel auteur étudier à part celui que l’on connaît le mieux ? Il est bien connu qu’aimer un auteur, ne suffira pas à en faire une étude de 80 pages (+ ou – 10%). Mieux vaut s’assurer la matière avant le goût. C’est ainsi que mon choix s’est porté logiquement sur lui. En fin de licence c’est l’auteur que j’avais le plus lu.
Mon goût s’est révélé ensuite, lorsqu’on se prend au jeu d’étudier un auteur et de rentrer, en étudiant son phrasé, au cœur même de sa tête, de sa vie. Connaître sa vie pour comprendre ses choix, la construction de ses personnages, les idéaux de ses personnages principaux et leur course effrénée dans la vie. Bref, tenter de saisir l’auteur pour comprendre ses mécanismes de création. Et c’est là que le charme a agi. Cet auteur m’a envoûté.
Mon bouquin préféré de lui, ce n’est ni « Le rouge et le noir », ni « la Chartreuse de Parme » ni son dernier roman inachevé « Lucien Leuwen ». Ses romans sont teintés de cette mode de l’époque qu’était le romantisme. Ce que j’aimais ce n’était pas tant cela que les messages contenus derrière. Ses messages, profondément tristes, fatalistes. On sent dans ses romans l’étendue du désert de sa propre vie. On sent ses propres souffrances qui ont prévalu dans le choix des destinées de ses personnages.
Celui que j’ai préféré, c’est certainement le plus insignifiant de tous « La vie de Henry Brulard », son autobiographie. C’est là, dans ses pages où il relate son enfance à Grenoble que naît le futur Stendhal. Sous nos yeux. Petit gosse rondouillard, pas très beau, un peu gauche et parfaitement incompris. Celle qui l’aimait le plus, sa mère, meurt lorsqu’il est tout petit et il se retrouve avec un père parfaitement maladroit. Il vit dans une maison qui regroupe père, tante et grands-parents. Les anecdotes racontées ne sont ni merveilleuses ni enviables. Je ne sais pas pourquoi ses récits ont eu un tel effet sur moi. Je m’y suis reconnue. Beaucoup. Cette timidité, cette façon d’observer de loin, de ne pas oser aborder les autres, de se sentir toujours moins que les autres… Bref, c’est un peu moi qu’il racontait dans ses pages à lui. Et sa façon unique de faire vivre ses anecdotes avec ses conclusions d’adulte. Les relater à un moment où tout fait sens. J’ai aimé. Beaucoup.
J’ai lu beaucoup d’auteurs qui se disent spécialistes de Stendhal, qui ne font autre chose que, passez-moi l’expression vulgaire, se branler la cervelle sur les écrits d’un autre et tentent de faire dire tout et n’importe quoi à la moindre anecdote racontée par l’auteur dans son autobiographie. C’est un truc qui me fatigue. Quand on écrit c’est un seul jet, c’est quelque chose qui doit sortir de soi. Point. On ne réfléchit pas midi à quatorze heures pour sortir le paragraphe comme ça ou plutôt comme ci. Tous les auteurs ne sont pas comme Flaubert à avoir besoin d’étudier la place du moindre mot ou la tournure de la moindre phrase pour dire ce que l’auteur a à dire. Surtout quand on voit le livre chiant que ce Flaubert en question a pondu. Bref. C’est une autre question. C’est un peu ce qui me fatigue avec les grands pontes de la littérature. Ils veulent tellement tout décortiquer qu’ils passent à côté de l’auteur… Bref, ce n’est pas la teneur de mon propos…
Pourquoi l’idée de m’y replonger m’est revenue subitement ce matin ? Je ne sais pas moi-même. Peut-être une façon de me replonger dans mes livres « sûrs » pour relancer une inspiration perdue dans les soucis débiles d’un quotidien qu’il faut bien mener si on veut venir à bout de ce qui se cache dans sa tête des grandes aspirations de demain ? Sûrement.
J’ai farfouillé dans ma bibliothèque à la recherche de ce livre que je n’ai évidemment pas. Je pense que j’irai le chercher demain. Je ne pourrais pas tenir longtemps sans m’y replonger. Ce n’est pas pour y entrer à la première page et ressortir à la dernière pour reposer le livre dans la bibliothèque, et l’oublier jusqu’au prochain sursaut d’envie stendhalienne… Non, c’est pour relire un passage, puis passer des pages et en relire un autre. Respirer comme à une source ancienne, le pourquoi « lui » et pas un autre. Pourquoi ma plume s’est déliée sur son écriture et n’aurait pu le faire de la même manière sur un autre. C’est respirer les mystères de ma plume, retrouver l’origine du reste. Retrouver ce qui lui a donné pour la première fois du corps…
Je suis nostalgique de ma maîtrise. De cette année-là, où par l’aide d’un professeur qui m’a aiguillée, j’ai pu analyser la plume d’un autre et m’arrêter à ma guise à ce qui faisait sens pour moi… Je vais vous livrer quelques passages de la « Vie de Henry Brulard », parce que quelque soit le passage, j’y ai retrouvé Henri Beyle, Stendhal lui-même, dans une authenticité complète. C’est loin des « Mémoires d’Outre-tombe » de ce Chateaubriand qui se mettait en scène des années après. Stendhal c’est du brut de décoffrage. C’est pas juste faire de jolies phrases, c’est dire ce qu’on a à dire. Souvent cynique, il est près de la vérité et c’est sûrement cette sincérité dans l’écriture qui m’a tant touchée. Je ne regrette qu’une seule chose : l’impossibilité du voyage dans le temps. S’il y avait une seule personne que j’aurais voulu rencontrer parmi toute l’Histoire des hommes. C’est lui, sûrement que j’aurais choisi…
Je sais que ces passages n’auront pas la même portée pour vous, tant pis, dites-vous que ça servira de toute façon votre culture…
« Mon premier souvenir est d'avoir mordu à la joue ou au front madame Pison Du Galland, ma cousine, femme de l'homme d'esprit député à l'assemblée constituante. Je la vois encore, une femme de vingt-cinq ans qui avait de l'embonpoint et beaucoup de rouge. Ce fut apparemment ce rouge qui me piqua. Assise au milieu du pré aumône appelait le glacis de la porte de Bonne, sa joue se trouvait précisément à ma hauteur. « Embrasse-moi, Henri » me disait-elle. Je ne voulus pas, elle se fâcha, je mordis ferme. Je vois la scène, mais sans doute parce que sur-le-champ on m'en fit un crime et que sans cesse on m'en parlait. Ce glacis de la porte de Bonne était couvert de marguerites. C'est une jolie petite fleur dont je faisais un bouquet. Ce pré de 1786 se trouve sans doute aujourd'hui au milieu de la ville, au sud de l'église du collège. Ma tante Séraphie déclara que j'étais un monstre et que j'avais un caractère atroce. Cette tante Séraphie avait toute l'aigreur d'une fille dévote qui n'a pas pu se marier. Que lui était-il arrivé ? Je ne l'ai jamais su, nous ne savons jamais la chronique scandaleuse de nos parents, et j'ai quitté la ville pour toujours à seize ans, après trois ans de la passion la pus vive, qui m'avait relégué dans une solitude complète.
Le second trait de caractère fut bien autrement noir. J'avais fait une collection de joncs toujours sur le glacis de la porte de Bonne. On m'avait ramené à la maison dont une fenêtre au premier étage donnait sur la Grande -rue à l'angle de la place Grenette. Je faisais un jardin en coupant ces joncs en bouts de deux pouces de long que je plaçais dans l'intervalle entre le balcon et le jet d'eau de la croisée. Le couteau de cuisine dont je me servais m'échappa et tomba dans la rue, c'est-à-dire, d'une douzaine de pieds, près d'une madame Chevenaz ou sur cette Madame. C'était la plus méchante femme de toute la ville (mère de Candide Chevenaz qui, dans ma jeunesse, adorait la Clarisse Harlowe de Richardson, depuis l'un des trois cents de M. de Villèle et récompensé par la place de premier président à la cour royale de Grenoble, mort à Lyon non reçu). Ma tante Séraphie dit que j'avais voulu tuer madame Chevenaz ; je fus déclaré pourvu d'un caractère atroce, grondé par mon excellent grand-père, M. Gagnon, qui avait peur de sa fille Séraphie, la dévote la plus en crédit dans la ville, grondé même par ce caractère élevé et espagnol, mon excellente grand-tante Mlle Elisabeth Gagnon.
Je me révoltai, je pouvais avoir quatre ans. De cette époque date mon horreur pour la religion, horreur que ma raison a pu à grand-peine réduire à de justes dimensions, et cela tout nouvellement, il n'y a pas six ans. Presque en même temps, prit sa première naissance mon amour filial instinctif, forcené dans ces temps-là, pour la République. »
« Le soir en rentrant assez ennuyé de la soirée de l'ambassadeur, je me suis dit : je devrais écrire ma vie. Je saurai peut-être enfin, quand cela sera fini dans deux ou trois ans ce que j'ai été, gai ou triste, homme d'esprit ou sot, homme de courage ou peureux et enfin au total heureux ou malheureux, je pourrai faire lire ce manuscrit à di Fiole.
Cette idée me sourit. Oui, mais cette effroyable quantité de Je et de Moi ! Il y a de quoi donner de l'humeur au lecteur le plus bénévole. Je et Moi, ce serait au talent près, comme M. de Chateaubriand, ce roi des égotistes. De je mis avec moi tu fais la récidive... Je me dis ce vers à chaque fois que je lis une de ses pages.
On pourrait écrire, il est vrai, en se servant de la troisième personne, il fit, il dit. Oui, mais comment rendre compte des mouvements intérieurs de l'âme ? C'est là-dessus surtout que j'aimerais consulter de Fiole.
Je ne continue que le 23 novembre 1835. La même idée d'écrire my life m'est venue dernièrement pendant mon voyage de Havenne ; à vrai dire, je l'ai eu bien des fois depuis 1832, mais toujours j'ai été découragé par cette effroyable difficulté des Je et des Moi, qui fera prendre l'auteur en grippe, je ne me sens pas le talent pour la tourner; A vrai dire, je ne suis rien moins que sûr d'avoir quelque talent pour me faire lire. Je trouve quelquefois beaucoup de plaisir à écrire, voilà tout.
S'il y a un autre monde, je ne manquerai pas d'aller voir Montesquieu, s'il me dit : « Mon pauvre ami, vous n'avez pas eu de talent du tout ». J'en serais fâché mais nullement surpris. Je sens cela souvent, quel œil peut se voir soi-même ? Il n'y a pas trois ans que j'ai trouvé ce pourquoi. »
Tazounette