Echos de nuit...

Publié le par Phin

 

Bon, il est possible que l'article du jour ne soit pas gai gai gai, je le concède. Mais en même temps, voilà, c'est un petit moment de la vie comme les blogs sont là pour en retenir. Alors pourquoi pas celui-là ? Et puis ne pas en parler, ne plus ressentir, taire, oublier, renfermer, ce serait mourir une deuxième fois... et à quoi bon ?

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Le sommeil ne venant pas, tenu éloigné par mes cogitations professionelles en cette phase délicate de construction budgétaire - exercice de cartomancien cherchant à mettre en (mauvais) chiffres une année 2010 dont on ne connaît rien, je me suis relevé et couvert de mon épais peignoir en éponge, pour compenser mon impression de froid. L'été nous a bel et bien quitté, la fraîcheur d'une pleine nuit sans lune et sans étoile en témoignait. Je me suis dirigé vers la télévision, opium des peuples modernes, opium des têtes insomniaques, et j'ai appuyé sur le premier bouton tombant sous mon index engourdi.

N'importe quoi, peu importe, m'abrutir.

La 3. Soit. La 3 à deux heures du matin, coup de massue garanti. Le tube a émis un petit claquement électrique, puis quelques grésillements rendus audibles par cette nuit de silence. Le temps de m'installer de tout mon long sur le canapé plein de souvenirs gymnastes, et une lueur a émergé du noir froid et absent de l'écran pour devenir bien vite éblouissante pour mes yeux dilatés d'obscurité.


Au creux de cette nuit froide et épaisse, une jeune femme, assise sur un lit parlait de son frère. Pas jolie. Brune. Les cheveux longs, noirs, ondulés. Fine. Stature fragile. Les yeux noirs, dans des orbites creuses. Joues creuses également. Clavicules creuses... Et pourtant, oserai-je vous dire, elle était belle, mais belle ! à couper le souffle ! Magnétique ! Au-delà des apparences. Quand le beau vient de l'être et non du paraître. Elle témoignait, en tant que soeur, du suicide de son petit frère. Et elle était habitée, dépassée par son propre être, d'une lumière chaude et douce, sans limite, une présence dans l'instant, une densité de soi que rien ne contient jamais.

Pas une seconde l'idée ne m'est venue de zapper.


Quelques plis au menton, changeants, et ses lèvres tremblantes trahissaient l'émotion, toute en pudeur, luttant pour garder la parole sur les larmes et le chagrin... Tremblant de tout son être - de tremblottements d'une pudeur et d'une humanité terribles comme un mirroir, ramassée sur elle-même comme pour lutter contre le froid, contre un froid venu de dedans, elle racontait...


Elle racontait qu'elle aimait son frère, qu'elle le lui avait dit, plusieurs fois, plein de fois, tout le temps, même qu'une fois, juste avant, ils étaient partis en vacances ensembles, sur la côte basque - elle adorait, disait-elle, partir en vacances avec son frère - pour faire du bodyboard sur ces plages à vagues près de Bayonne. Elle passait son temps à l'inviter à surfer sous la surveillance des maîtres nageurs, à user de prudence, à garder la tête froide, à respecter sa fatigue, projetant par des attentions incessantes, des signaux... qu'elle tenait à lui.


Il ne pouvait pas ne pas avoir compris, disait-elle, qu'elle tenait à lui. Il ne pouvait pas ne pas savoir qu'elle tenait à lui. Et de rajouter, avec la simplicité du coeur qui se déchire: "Et puis bon, ben, il a oublié..."

...

Et puis bon, ben, il a oublié...

...


Comment vous décrire la pincée d'éternité de cette phrase et le vertige incommensurable qui l'a accompagné ? Le coup de poing dans la gueule que je me suis pris, pleine face, pleine vitesse. Sonné. Ebété. Cette phrase du langage parlé, dont je ne peux malheureusement vous retranscrire ici le ton, cette phrase presque triviale et qui pourtant, là, arrêtait le temps, oui, arrêtait le temps.

Il y a tout, dans cette phrase, tout ce que l'on ressent, quand un être cher se suicide et vous laisse en plan sur le chemin de la vie.


La peine immense qu'il ait oublié à quel point on tenait à lui, à quel point on l'aimait, à quel point on est vexé de ne pas avoir pu être cette dernière bouée saisie, à quel point on porte au coeur l'incompréhension de ne pas avoir été appelé au secours... Le "et puis bon" presque familier dit la résignation, le froid, cette part de mort que l'on porte en soi à tout jamais. L'appel à l'oubli est polyphonique, tinté à la fois de remords (mes signaux étaient trop petits, puisqu'ils ont été susceptibles d'être oubliés), de légèreté (comme le sucre ou la ciboulette que l'on oublie en revenant des courses) et de fatalité (tout le monde peut oublier). "Il a oublié" sonne également comme un reproche, "il" est clairement le sujet de la phrase, et en même temps, dans le ton, il y avait tous les pardons du monde...


Le malheur des autres ne console pas le mien. Mais là, dans ces quelques minutes qui n'auraient pas dû exister, puisque j'aurais dû dormir à poing fermé ou pour le moins passer mon insomnie à me tourner et me retourner dans mon lit, il y a eu comme un petit baume sur cette grosse cicatrice qui fait si mal.

Ma soeur vit en moi comme ce frère vit en sa soeur.

Phin.

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S
<br /> Etrange de lire ce texte ce soir, alors que l'autre soir j'ai ressenti en moi la peur terrible de perdre, non pas ma soeur, mais ma mère, qui va mal, physiquement et mentalement. Peur de ne pas lui<br /> faire comprendre combien je l'aime, combien elle compte dans ma vie, combien je souhaite qu'elle lutte, combien j'ai peur qu'elle baisse les bras ou pire. Et hier, moi qui suis loin d'elle, j'ai<br /> fait livrer un énorme bouquet juste avec un petit mot "je t'aime". Pour la raccrocher à moi, à la vie, à la beauté, pour, je ne sais pas...<br /> La peur panique de la perdre...<br /> Merci pour ce texte extrêmement émouvant et qui me noue encore une fois les tripes.<br /> <br /> <br />
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P
<br /> <br /> Ce que l'on dit et montre est passé au double prisme de ce que l'on veut dire et de ce que l'autre comprend, et la vie nous montre tous les jours, surtout dans les<br /> choses humaines, surtout en amour, qu'il n'y a pas de vérités mais uniquement des perpsectives, des perceptions, des compréhensions... ce qui fait à la fois le charme et le drame du truc !<br /> <br /> Si j'écoute mes remords, mes regrets et mes hontes, je crois qu'elles ne cessent de me dire qu'aimer est rare, très rare, et que quand on aime, il faut le dire. Pas le dire nécessairement<br /> verbalement, mais le dire avec sa vie. "Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour" disait... euh, bref, je-ne-sais-plus-qui. Et quand on a compris que l'amour est rare, quand on a<br /> épuré son coeur de tous les faux semblants, alors il faut pilonner ceux qu'on aime de signaux. Dire. Montrer. Faire savoir.<br /> <br /> Et le but étant, si je puis me permettre, non pas de "la raccrocher à toi" (on ne porte jamais la croix de quelqu'un d'autre), mais de lui montrer sa place dans ton monde. Et même si le message<br /> semble vain, dérisoire, minuscule face aux enjeux qu'elles portent, je prends souvent cette image: on doit être "un phare" pour ceux que l'on aime, ce phare qui brille fort, très fort, en<br /> permanence et qui marque la position, ce repère, lointain et qui pourtant m'aide à me situer, à ne pas me perdre.<br /> <br /> Aussi loin que l'on soit, tant que l'on voit le phare, on est jamais perdu.<br /> <br /> Pour ta maman, tes enfants, ton mari, et oserai-je dire même pour toi-même, sois le phare.<br /> <br /> C'est la seule chose que tu puisses faire. Et c'est la seule chose qui permet aux autres de savoir que tu les aimes. On n'a pas besoin de tenir la main, de renoncer, de s'oublier, pour aimer. Au<br /> contraire. On n'aime vraiment que quand on a à donner, et pour donner, il faut avoir. Et pour avoir, il faut y consacrer du temps.<br /> <br /> Alors oui, des fleurs avec un mot, juste un mot, une visite, un bisou en silence, même un silence... simplement être là, pour elle, comme un phare, à la fois lumière et repère. Aimer.<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Cette phrase m'a interpellé:<br /> <br /> quand un être cher se suicide et vous laisse en plan sur le chemin de la vie.<br /> <br /> C'est tellement vrai c si injuste et en même temps on reste avec nos questions qui resteront à tout jamais sans réponses...<br /> La mère de mon mari s'est suicidée et on vit avec ce poids sur nos epaules...<br /> Ton texte m'a bcp touché phin et comme dit tazounette magnifique texte...<br /> <br /> <br />
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P
<br /> <br /> Merci de tes compliments et de ton témoignage. C'est une expérience à ne souhaiter à personne, comme tant d'autres choses que sait provoquer la vie. Cela fait partie<br /> des grandes expériences qui plaquent au sol, et qui nous ramènent à notre maigre condition: il faut vivre, malgré tout. A chacun son style. Le refouler... mais je le trouve personnellement trop<br /> proche de la mort. Ou le porter... et c'est que j'ai trouvé de plus proche de la vie. Une façon de la portée encore au monde et de témoigner d'elle, pas seulement ici, dans ces lignes, mais dans<br /> ma vie de tout les jours, dans mes gestes, mes actes, mes goûts, mes pensées... et à défaut de devenir heureuse, la chose devient vivable.<br /> <br /> Et elle me permet d'être le "tonton qui vit maman" plutôt que le "tonton qui a connu maman" pour mes nièces. Et dans leurs yeux, cela change tout. Tout.<br /> <br /> Chacun ses arrangements. L'important c'est de savoir que c'est normal, que de se retrouver bouleversé (au sens premier).<br /> <br /> <br /> <br /> <br />
T
<br /> J'oubliais.<br /> <br /> Sublime texte. Magnifique...<br /> <br /> <br />
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P
<br /> <br /> Teuh teuh teuh... ce ne sont que quelques mots jetés en vitesse ;-)<br /> <br /> <br /> <br />
T
<br /> Sûrement un autre exemple de solipsisme. Je ne sais pas ce que tu éprouves, je ne prétends pas connaître ce sentiment. Je sais juste que tes mots et tes émotions me touchent. Et en même temps ça me<br /> laisse impuissante de te laisser porter cela tout seul... L'empathie, encore, toujours...<br /> <br /> <br />
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P
<br /> <br /> Tu sais, ce que j'éprouve sur ce sujet est polymorphe et changeant. Comment dire... C'est en fait fonction de la façon dont le monde sollicite mes<br /> souvenirs d'elle. Et les occasions sont tellement nombreuses...<br /> <br /> J'ai longtemps considéré cela comme de la douleur, et puis de saines lectures et de la réflexion personnelle, beaucoup aussi, et je me dis que c'est une chance, en fait. Le monde me parle d'elle,<br /> et elle "vit" donc. En me souvenant, je témoigne d'elle, donc je l'aime. C'était la teneur, souviens-toi, d'un commentaire sur un certain blog, sur un grand-père ;-) Je ne sais donc pas<br /> "exprimer" froidement ce que je ressens sans décrire les vibrations de ces sollicitations extérieures et changeantes.<br /> <br /> Bien sûr, la somme, au final, reste une peine, une peine avec laquelle on vit, une croix que l'on porte, et comme cela relève de l'amour, et comme l'arithmétique de l'amour est singulière, le<br /> fait d'être plusieurs à porter ne change rien au poids...<br /> <br /> La façon dont tu m'aides, c'est d'avoir compris que dans mon cercle intime, là où tu te ballades désormais comme mon Autre (là où tu étais diablement attendue), il y a une place, et si au monde,<br /> cette place est vide, dans mon jardin épicurien, elle ne l'est pas, et ne le sera jamais. En ayant compris cela, tu m'aides.<br /> <br /> <br /> <br />