Mondes parallèles (4/4)

Publié le par Phin


Les marques blanches de string formaient une ligne à fort rayon de courbure, d'un brésilien consommé, remontant des reins vers le haut des hanches puis retombant pour plonger vers l’aine, esquissant en quelque sorte le sommet d’une montagne russe, en arrondi serré. Le blanc de la peau, brutalement ostentatoire, en disait long sur l’intentionnalité manifeste. Ben oui ! Sans avoir porté moi-même de string (qui a dit menteur ?!), mais en m’appuyant sur mes longues longues heures de rigoureuses observations adolescentes (désormais révolues, je le promets, je le jure, croix de bois, croix de fer... hein ? décroiser mes doigts ? Jamais !), il me parut singulier qu’une si petite ficelle de quelques millimètres de large se replace de jour en jour exactement sur sa trace de la veille sans le concours d’une volonté humaine, en l’occurrence celle de la susdite dinde. Et je mis donc là le doigt sur quelque chose d’intéressant, oserai-je dire d'essentiel même : si elle avait  des marques de ficelles sur les hanches, c’est qu’elle l’avait fait exprès !

 

Ah.

 


Une question corollaire me brûla in petto les lèvres, tout retourné que j'étais par la première conclusion : mais diantre, à quelle fin ? Sur les motivations précises et profondes, j'étais un peu  sec, je l’avoue, et pour tenter une hypothèse et ne pas sécher sur cette question primordiale, à défaut de certitudes sur les raisons, je repartis du but, évident, lui : manifestement, à en juger par le soin qu’elle mettait à les montrer, les traces étaient faites pour être vues, excluant tout caractère fortuit - si je les voyais, elle les avait certainement vu aussi, en mirant ses fesses dans la glace, comme toute femme qui se respecte, ou si par extraordinaire que cela puisse être, elle avait oublié, son reluisant (rapport à l'aspect huileux de ses poils craniens) Prince Consort n’aurait pas manqué de voir le souci et d’en parler pour que cette anecdote de bronzage restât discrètement couverte et réservée, comme toute chaire blanche, aux intimités copulatoires. Il était donc manifeste que si elle était là, présentement, à exhiber à tous ses hanches marquées au bronzage de string, c’est qu’elle et lui étaient d’accord, conscients et que cela était donc, une fois de plus, fait exprès.

 

Re-ah.

 


A l'instant même de cette seconde conclusion, un vertige ontologique me prit.

Cette fille là pensait, assurément, je m’interdis d’en douter. Cette fille pensait, et était, donc (merci Pascal(1)), comme moi-même je pense et je suis (le comme ici a une délicieuse ambiguïté), mais avec à n'en pas douter, au-delà même d’une différence de degré, une différence de nature radicale, au point qu’il ne s’agissait même plus de différence mais de parallélisme, de mondes parallèles, impénétrables l’un à l’autre. 

Et je me surpis à cataloguer cette créature, comme chacun l'aurait fait, comme il est inévitable de le faire. La nature même du code et son caractère volontaire étaient si forts qu’ils donnaient une lecture imaginaire peu flatteuse de ses pensées, de son éducation, de sa personnalité toute entière… Un seul signe, et la messe était dite sur la totalité de son être. En une fraction de seconde (ici délayée). Et le pire, c'est qu'avec toute la meilleure volonté du monde, cette première impression est indépassable. En écrivant, plusieurs jours après ces lignes, je reste persuadé que son monde est parallèle au mien avec toute l'impossibilité contenue dans ce mot héritée de la géométrie.
 


Revenu de mon vertige, je changeais alors de perspective en me demandant si elle avait, là, dans ce croisement fortuit, cet apax, autant conscience de moi que j’avais conscience d’elle ? Et un deuxième frisson ontologique me parcourut l’échine, plus sévère et plus désagréable encore. Si elle jouait au même jeu que moi, et peut-être, avec son système de pensées, y jouait-elle, au même instant, que verrait-elle ?

 
...

J’ai commandé une salade sans sauce et une évian (2).

 

Phin.


(1) J'étais parti pour n'en rien dire, le but étant de faire rire mon Autre, avertie qu'elle est de mon goût pour les "réattributions" célèbres, mais si par hasard une quelconque âme venait à me lire, il serait dommage que cette dernière restât sur l'idée que je ne sais pas que cartésien "cogito ergo sum" est de Diderot.

(2) C'est faux, hein, mais bon, et d'une j'aurais dû et de deux, ça faisait une chiée chute !

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