L'homme qui aimait les arbres...

Publié le par Phin



Il a tenu toute sa vie, comme son père, et comme le père de son père avant lui, une exploitation céréalière et laitière aux fins fonds de ma Charente Maritime natale. Avec sa femme. Petit, j'emmagasinais les heures passées chez lui, chez eux, avec toute ma gourmandise pour les moments simples et beaux, une gourmandise que l'âge, loin de l'entamer, enrichissait de ce que je pouvais désormais comprendre de cette rusticité élevée au rang de mode de vie, de philosphie, joyeusement laborieuse, simple, goûteuse, solide et droite.

A toutes les époques, cette maison nous fût ouverte, pour un déjeuner, un dîner, des aprés-midi, et les souvenirs chaleureux et patinés de plaisir affluent à ma mémoire avec une densité et une vivacité sans faille, au-delà du temps. Si les petits souvenirs s'effacent ou s'estompent, il en est qui persistent, pour prendre valeurs d'exemples, de vérités, de moments justes, faisant sens, comme autant de pierres au mur de mon édification personnelle, et il me suffit de poser le doigt dessus pour que revive la magie des moments, comme autant de leçons et de repères pour tracer ma propre route, une autre route, oui, mais aux mêmes pavés.


Je me souviens pêle-mêle, des repas de campagne, des grandes tablées de ma famille et de la sienne, des odeurs de ferme qui me sont encore et pour toujours douces, de mes jeux dans le potager au cordeau, de mes courses dans les champs couverts de luzerne, de blé sec ou d'herbe à prairie, de mes cueillettes bénies dans les vergers domestiqués sans excès, de mes ventrées de poires, prunes, raisins, pommes, fraises, framboises, mures, groseilles, noix vertes, figues, noisettes encore laiteuses, de l'eau fraîche du puits glaçant les mains que je lavais pour en chasser le sucre collant des fruits juteux, des vaches menées aux champs ou à l'étable, des trajets dans sa R18 bleu ciel, au pas, klaxon bref, gai, préventif à chaque croisement de chemins creux, loin des braillements agacés de ceux des villes...

Je me souviens des cachettes dans les bottes de paille, petites à l'époque, assez petites pour être avec efforts montées en cabanes, murs ou ponts, des greniers à fouin sentant la poussière et le soleil prisonnier, des travaux d'étable où il me montrait ce que je devais faire, avec patience, sans autre exigence que le bien faire, des vélos innombrables, de toutes tailles et toujours en état n'attendant plus que nos fesses et nos mollets pour nous mener à vive allure, seul ou à plusieurs, droit devant par les chemins à palisses, de ses bois aménagés de chemins pour les promeneurs ou d'aires de jeux, de ses successifs bergers allemands doux, joueurs et dociles, obéissants, prêts à mourir pour l'amour de leur maître, de la balançoire, et des jeux également innombrables, fléchettes, morpion, carabine à air comprimé, pétanque, billard américain, comme autant d'occasions de partager avec petits et grands.

Je me souviens des levers tôt le matin, de la traite des vaches, du bois d'hiver à fendre et à rentrer, des récoltes de betteraves où tout un chacun était enrolé avec pour seule attente qu'il fasse ce qu'il peut et pour seule certitude le bon café, la galette ou le bon dîner qui suivra, des couchers tôt des travailleurs en force calés sur la nature, de l'heure religieuse de silence absolu nécessaire à sa sieste, prétexte à l'apprentissage du calme et du retrait à l'heure de feu la plus chaude de l'été, des outils innombrables quelques soient les travaux envisagés, quelque soit le nombre de participants, des hangars sombres et frais, effrayants de poussière, d'araignées énormes et de mulots où les barriques d'eau de vie ambrée au broue de noix cotoyaient les piles de bois, les machines agricoles, les pièces détachées, courroies, roues, pneux et autres bouts de moteurs...


Je me souviens des toilettes rudimentaires, au confort spartiate, si ce n'était le chemin touristique, fléché par ses soins, pour s'y rendre, et le clou rouillé où les vieux journaux finissaient accrochés, dans l'attente d'un ultime service, du tracteur orange déjà antique dans ma prime enfance, que j'ai conduit sous sa patiente permission, fier à exploser de conduire à neuf ans, entre ses genoux...

Je me souviens de ses couteaux à manche en cartouche de chasse, du couteau dans sa poche, de son goût pour les jeux simples, participatifs, de ses discussions et de sa curiosité pour tout ce qui était nous, pour tout ce qui était moi, de la ficelle de lieuse qui servait de ceinture à son pantalon bleu, de sa casquette vissée sur sa tête en extérieur, protégeant du soleil ou du froid selon la simple saison, de la visite des clapiers et poulaillers pour remplir les mangeoires de grains produits par lui, ou choisir le plus gras qui servira de dîner à cette grande tablée ou ramasser les oeufs, des parties de belote animées par son désir de jeu plus que de victoire, des discussions sur l'actualité, sur cette société qu'il suivait avec la curiosité de qui pense, de sa modernité de pensée si bien cachée derrière ce juste nécessaire dont il faisait sa vie...

Et mille autres choses encore... mille.

Il est vain d'essayer de peindre là, en quelques lignes, ces traces laissées au coeur, par cette vie d'homme cotoyée de mon enfance à aujourd'hui, et si j'ai ramassé là, dans cette liste à la Prévert, désordonnée, ces moments anodins parmi d'autres, c'est pour vous dire que chacun d'entre eux est une preuve tangible des valeurs à l'oeuvre chez cet homme, pour qui ouvre ses yeux et aime cet homme comme je l'aime. Vous ne comprenez pas ? Un seul exemple, et vous pourrez vous-même alors reprendre cette liste et y lire le contrepoint de toutes ces perles au coeur.


Un seul exemple, comme celui-là: si je pouvais avec ou sans lui, aller courir dans les vergers, prélever ce que ma gourmandise de fruits muris sur l'arbre me demandait, et laver ensuite mes mains et ma bouche à l'eau fraîche d'un puits, c'est que pareil endroit existait. Pour se faire, il fallait un verger, échangé avec sagesse contre une parcelle trop loin de la ferme, trop coûteuse à entretenir, avec toute la patience et tout l'opportunisme - au bon sens du terme - qu'il faut pour saisir le moment propice de cet échange, il y fallait des fruitiers entretenus et patiemment taillés aux hauteurs d'enfants et d'adultes, les deux, il y fallait une bienveillante permission précédée d'une leçon sur le choix du bon fruit mûr, il y fallait un puits comme dans la plus belle des cartes postales, une pompe à bras en bon état de marche, un abreuvoir à vache pour déversoir... et tout cela était rendu possible, parce que lui était. En plus de tout le reste, de son travail, des soucis de tout un chacun dans cette vie sans pitié, il avait la philosophie pour aller jusque là, un mélange de force, de sens du devoir et de plaisir mélé, une façon patiente, utile et fière de devenir simplement et au mieux ce que l'on est. Chacun de ces souvenirs sont à jamais attachés à lui parce qu'il les rendait possible, matériellement, et c'est déjà beaucoup (il y a tant d'endroits sophistiqués qui sentent l'ennui et le temps arrêté), mais aussi dans l'esprit.

Mon choix du verger comme exemple, et le mot philosophie ne sont pas innocents, puisque ce verger et plus largement la ferme toute entière avait tout du jardin épicurien, au sens antique du terme, cette façon de penser sa façon de vivre et de vivre sa façon de penser, pour soi, et pour les siens. Cette liste de moments et la clé de lecture rendent bien mieux compte de ce qu'il était qu'une longue liste de qualités abstraites pour cet homme extra ordinaire, un homme dont je n'ai lecture que des moments qu'il m'a donné, excluant les inévitables défauts qu'il avait sans doute, comme tout un chacun.


Cet homme, c'était le cousin par alliance de ma maman, plus communément appelé tonton - comme les petits enfants appellent tonton ou tata les fruits des branches cousines plus ou moins généalogiquement éloignées difficiles à situer, tonton ayant cette enfantine totipotence permettant d'y mettre la dose souhaitée d'affection pour distinguer les tontons que l'on bise et chez qui l'on va avec plaisir jouer à perdre haleine, des tontons que l'on accole et chez qui il faut nous traîner pour tâter de la chaise dure et du gâteau sec. Cet homme était également mon parrain (et sa femme ma marraine) devant Dieu, baptisé que je suis.

Cet homme est mort au mois de juillet, à 81 ans, des suites d'un cancer.

Et il a signé sa sortie avec cette même élégance, cette même constance tout épicuriennes.

Se sachant mourant, il a mis à profit ces dernières semaines de vie valide pour régler ses affaires, comme on dit à la campagne, réglant succession, subsistance de sa femme, devenir des biens agricoles, obsèques, jusqu'à mettre en ordre les travaux de sa maison, jusqu'à, et j'en terminerai là, les larmes aux yeux, le coeur serré, ému de tout mon être devant cette simple grandeur, jusqu'à mettre au propre la taille des arbres, des bois et forêts, vergers et palisses, pour que sa femme soit tranquille le plus longtemps possible. Les sots verront là une anecdote, là où la noblesse sourd.

...

Il aimait les arbres, il aimait les siens et il aimait Dieu.


Tu vas me manquer, Tonton, privé que je suis de faire, par la force de mon travail et la vie de ma chaire, une route à mon tour, riche de cet exemple, pour toi chrétien, pour moi épicurien au prisme de mon athéisme résolu et pourtant moral. Peu importe les termes, les actes comptent. Que cette chrétienté là m'éblouit !

Merci de tes leçons, de tes pierres dans mon mur.
Merci Tonton.

Phin.
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