103 petits pas vers encore...

Sur la face lisse d’une ardoise d’écolier dûment bordée de bois, vingt petites barrières - quatre brindilles barrées d’une cinquième - tracées à la craie dessinent un peu plus de trois portées, comme autant de petits et irréguliers fagots alignés. Un doux désordre fleurant l’abandon, la surprise et le débordement mais aussi la joie, la gourmandise et l’empressement, transpire de ce dénombrement de fortune. La rectitude relative des barres, leur parallélisme malmené et la large fourchette des tailles transforment cette initiale et froide arithmétique des plaisirs en une feuille de route écrite à la volée d’un moment de tremblements, une sorte de cartographie à main levée du plaisir.
Au bout de cet alignement plein de charme, à la fin de la quatrième portée de ce chant de Sirène, trois allumettes complètent ce compte rond, cette centaine promise, comme si dépasser permettait de mieux atteindre, comme si dépasser évoquait la possibilité de ne jamais finir, comme si dépasser était une façon de poser les premiers soupirs d’une suite, plus tard…
Tout occupé, intensément, au plaisir infini de lui donner, je n’ai pas mené mon propre compte de tête, et au vu des irrégularités de son comptage, elle non plus, je ne crois pas, se contentant, et c‘était déjà bien, de cocher ce que son corps lui racontait. Aussi, et tout ce «nous» se trouve ici, là, dans cet unisson, je fus étonné de voir qu’au moment où nous avons consenti tous les deux à une fin, laissant parler nos mesures, sages et libres de tous les possibles que notre futur contient sans calcul, l’ardoise nous a dit 103, pour un 100 promis.
Je sais bien que ce chiffre, cet article, nos jeux peuvent être mal compris. Une lecture rétive à chercher au-delà, à quitter ses rivages pour accoster aux nôtres, peut trouver ce recensement outrecuidant et vaniteux, déviant, preuve manifeste d’un esprit «performer», loin du plaisir, loin de l’amour, loin de l’Amour, et rater l’essentiel… puisque c’est bien au contraire un exemple parmi d’autres de notre Amour avec un A qui, même majuscule, ne dit qu’à peine non pas la hauteur, mais l’infinie densité.
S’arrêter à l’ardoise et au nombre ? C’est fautivement confondre la carte et le voyage.
L’ardoise est «érotiquissime» (gneuh ?) parce que nous l’avons rendue érotique, unique, en l’inventant pas à pas, du premier délire partagé pour remédier à la perte du fil en cours de comptage, à l’audace joueuse de rendre opérant ce cadeau de Noël fait pour rire. Et le comptage n’est qu’une façon inventée ensemble de nous dire réciproquement le quand, le quoi, le combien… Chaque bûchette sur l’ardoise les jours de fêtes ou chaque croix faite de son doigt sur ma peau nue les jours ordinaires, est avant tout un cadeau sublime, plus qu’un objet comptable. Sa façon à Elle de me dire son plaisir, et sa façon à Elle de me rendre au centuple ce plaisir… Quand elle écrit ainsi son plaisir pour moi, elle fait de moi, le temps de cette croix, le roi du monde. Recevoir cela d’Elle… Je ne connais rien de supérieur. Et je maudis de toutes mes forces, mais alors littéralement de toutes mes forces, tous ceux qui ont eu cette chance, et, puisque le temps a un sens (dans les deux acceptions du terme), je trompe mon ressentiment en faisant de mon mieux pour mériter d’être le dernier.
Le nombre n’a pas d’importance non plus et n’a d’autre valeur que celle de renseigner. La vingtième croix ou la vingtième bûchette n’a pas plus de valeur parce qu’elle est vingtième que la première ou inversement, et la centième ne tire pas sa valeur du fait qu’elle soit centième, mais du fait qu’elle soit encore possible.Et c’est en comprenant cela que l’on comprend qu’en dehors peut-être de la toute première occasion de croix (nous n’avions pas inventé le code), toutes les suivantes sont les encore de celles qui précédent, et que c’est dans ce encore, ce développement et cette répétition sans usure que se trouve la vraie nature de ce plaisir.
Je sais ces croix ou ces bûchettes différentes également en intensités. Mais là encore, la recherche de maximisation nous est complètement étrangère, et c’est tant mieux. Chaque croix compte. Petit ou grand, solo ou multiple, chaque plaisir se cueille avec la simplicité de celui qui sait qu’il a l’abondance et le temps pour lui, lui permettant de ne pas confondre prendre et recevoir.
Et si la dernière ardoise remplie des vingt barrières et trois bûchettes trônent sur le tablier de la cheminée face au lit de notre chambre, posée là par Elle comme on laisse un peu de soi derrière soi pour moins souffrir de partir, il ne faut y voir aucune fierté de sa part ou de la mienne, ni aucun désir d’un sordide trophée, non, mais simplement, par écho, la promesse «d’encore» pluriels, infiniment pluriels.
Hein ? Les petites croix en bas à droite de l’ardoise ? Hein ? Chut ! C’est mon secret ;-)
Phin.