Sur les chapeaux de roue...

C’était il y a tout juste quelques heures.
La fin des vacances. Un au-revoir et le retour à notre vie à toutes les trois, le boulot, l’école, la crèche, les soucis, la distance, le téléphone, les mails parfois, quand le boulot n’est pas trop prenant. Le calendrier à regarder amoureusement, à raturer pour laisser ressortir uniquement la couleur fluorescente des plages déjà prévues…
Et l’absence...
Les semaines sans. Les week-ends avec. Ce temps qui s’écoule de deux façons bien distinctes. Subjectivement, suivant les mouvements du cœur, de l’humeur tantôt euphorique et tantôt chagrine et à soi de se souvenir comment composer avec. Avec le « sans »…
Nous avions pris la route suffisamment tôt pour ne pas avoir à stresser du départ.
Pour prendre le temps d’un déjeuner au restau, le temps aussi de rejoindre le quai, de monter à bord.
Et nous avons eu le temps pour tout. Largement.
Même le temps d’attendre. Enlacés sur une marche, dans ce soleil d’après-midi printanier, où le soleil, enfin dégagé de l’hiver commence à chauffer les peaux qui dépassent…
Nous avons eu le temps pour tout.
Sauf pour nous dire au-revoir…
Je revois encore les grappes de voyageurs en partance pour leur retour, agglutinés devant les portes, laissant à peine aux arrivants la place nécessaire pour descendre.
Je me souviens de ces endormis qui se précipitaient mollement sur les portes, alors que tous étaient déjà descendus, alors même que ceux en partance, les bras alourdis des vacances achevées et du retour au boulot imminent, commençaient à monter.
Je me souviens de cet employé de la SNCF attendant son colis à emmener pour une correspondance dans la gare voisine, une vieille dame aveugle.
Je me souviens de ce papa peu habitué aux retours de vacances, trop d’enfants, trop de bagages et visiblement pas assez de neurones pour composer avec tout ça…
Je revois cette dame débordée, attendant la dernière seconde, au pied de la marche pour enfin ôter son marmot de la poussette qui le soutenait, lui qui était largement en âge de marcher…
Je me souviens de mon stress, de cette heure de départ accrochée à ma mémoire « 15h26 », quand il était encore 25 et que j’avais une éternité, alors, pour embrasser mon amoureux une dernière fois, pour prendre le temps du câlin et des bisous aux filles.
Au lieu de ça, tous ces lents, ces désorganisés, ces boulets de la vie m’ont fait monter le stress, et dans la précipitation, je suis montée à bord du train, comme ça, à l’arrache, au milieu de la mêlée, emportant mes ouailles avec moi.
Et une fois à bord, je l’ai regardé, lui qui allait rester sur le quai, lui que je n’emmènerai pas avec moi, lui dont j’avais profité durant 15 longs jours. Il était au bout du quai.
Devant la porte, toujours ce tas d’abrutis, incapables de monter bagages et marmots en un temps record. Attendant je ne sais quoi pour enfin laisser le champ libre à ceux qui voudraient redescendre pour un dernier bisou.
Le tas est resté jusqu’au bout, jusqu’à ce que, dépitée, je m’en aille, les filles au bout de mes bras trop lourds jusqu’aux sièges qui nous incombaient.
Regardant mon amoureux qui nous suivait, ses bisous enfiévrés encore au coin des lèvres.
Perdus. Gaspillés…
Tous ceux que je n’avais pas pris le temps de cueillir, privant du même coup mes filles de ces bisous d’au-revoir qui auraient clos admirablement leurs vacances. Parties sans dire au-revoir…
Je sais sa façon si « habituelle » de les embrasser. Ces habitudes si chères aux petits enfants, de ces choses qui se répètent et qui rassurent.
Je le sais d’autant mieux que c’est ma petite qui en a fait la remarque « j’ai pas fait le bisou à Phin »… M’a-t-elle dit de son petit air qu’elle sait si bien rendre triste. Alors que sa main se posait sur la vitre pour lui signifier cet au-revoir qu’elle gardait au coin de sa petite bouche.
J’ai posé ma main sur la vitre, lui la sienne de l’autre côté. Cette vitre si froide et trop épaisse, marquant cette distance douloureusement revenue. Celle qu’on avait presque oubliée pendant ce temps béni et que le retour s’est empressé de nous refoutre en pleine tronche.
J’ai réalisé, dans ce baiser non donné et non pris, la dureté de la fin des vacances.
Lorsque repus de tant d’instants pris au hasard lorsqu’ils étaient à profusion, on se remet à compter les miettes qui manquent lorsque le temps en augmente l’importance entre deux absences obligées.
J’ai détesté ce départ, bien trop prompt, au moins autant que j’ai adoré mes vacances…
Je L’aime. Mais que je L’aime… Fut ma dernière pensée, lorsque le train s’est mis en branle, qu’il a fait disparaître mon amoureux pour m’offrir son paysage de merde à la place…
Vas-y, ramène-moi donc là-haut… Je m’en contre fous… Si tu savais ces instants magiques que j’ai emmagasiné partout… Jusqu’aux prochaines vacances, jusqu’au prochain départ en train…
Je donnerais tout ce que j'ai.
Pourtant.
Pour avoir le temps, là, d’un dernier bisou…
Tazounette