Fin du rêve, tout le monde descend...

J’étais là, debout, sur ce quai de la gare de Lyon, la grosse valise tenue dans la main droite, à quelques mètres d’Elle, des filles, le cœur battant à tout rompre, pas tant en fréquence qu’en coups puissants et sourds, de ceux qui accompagnent les moments forts de la vie, qui battent aux tempes au point de les entendre, oui, de les entendre, distinctement. Le train venait de s’immobiliser, à peu près à l’endroit précisé par le tableau de composition des trains, voie D, repère Y, provoquant l’agglutinement immédiat d’un troupeau de congénères stressés. En ce dimanche de fin de vacances, point d’hommes d’affaires voyageant légers, juste encostumés, à peine encombrés de leur baise-en-ville soigneusement garni de leur ordinateur portable et de leur Perfect 10 polisson, mais bien plutôt des familles mono ou bi parentales (dans ce peloton dense d’adultes et d’enfants, bien malin celui qui refait les appairages sans se tromper), encombrés, embarrassés, dirais-je même, dans les deux sens du terme, de bagages de toutes tailles…
J’ai passé quatre ans à voyager beaucoup, en France essentiellement, prenant le train, l’avion, une voiture de location pour aller ici ou là, coacher des démarrages de systèmes d’information, et durant cette période, au gré des aléas de transport plus ou moins sérieux, allant de la grève à la panne de réacteur en passant par les jours d’affluence record – et j’en passe, j’ai acquis cette prescience des transports, cet indéfinissable intermédiaire entre une philosophie et sixième sens, qui m’a permis de savoir que ce départ là partait mal et allait foirer doucement. Pas la cohue, comme dans les films, bousculade de cinéma, empoignades d'hystériques, laissant quelques voyageurs paniqués sur le quai, refoulés par une porte automatique obéissant au zèle horaire d’un chef de gare sans pitié. Non. La certitude est venue de cette conscience aigue que j’avais, de la désynchronisation évidente entre les secondes qui s’égrenaient et le rythme du dit troupeau afféré à monter dans le train. Ce troupeau n’en était pas un, en fait, au sens collectif, mais une simple somme d’individualités désorganisées, chaque famille ne gérant que son cas, sans violence, mais dans la plus parfaite indifférence.
D’abord les sortants, agglutinés dans le sas, ne se dépêtrant pas du coup de cette proximité entre jambes, gamins, bagages, ne sachant plus s’il fallait jeter les gamins et faire descendre les bagages ou l’inverse, noyés individuellement dans un verre d’eau, commençant à se préparer, à porter les sacs et lever les gamins alors qu’ils étaient manifestement, pour la plus commune des raisons humaines, en huitième position dans l’ordre de détricotage de cet enchevêtrement de voyageurs debout. Ce bouchon là sauté, un vide a laissé croire un instant que les entrants pouvaient alors monter à l’assaut du cheval de fer à leur tour. Le bien peu de voyageurs descendus et surtout, le préposé goguenard glandouillant tout son sous sur le quai à côté de la porte, badant aux corneilles, l’air abruti détendu de fainéant en plein travail, auraient dû nous alerter. Une personne d’un certain âge, aveugle, parcourait l’allée centrale du wagon avec le concours de quelques voyageurs, sans que cela ne trouble une seconde la quiétude béate du supposé accueillant, tête d’ahuri aux pays des bienheureux. La sortie malhabile de cette dame a tiré notre accompagnant de sa torpeur jamaïcaine (je ne vois pas d’autre raison à ce tonus d’huître neurasthénique). Une fois son « travail » accroché à son bras, cet imbécile heureux est parti, sous la bienveillante protection de mes prières païennes pour qu’il s’étouffe ce soir au dîner, avec sa purée saucisse et sa bonne conscience de journée bien remplie, devant sa télé à écran plat machin chouette et son sacro-saint foot. La dame aveugle ayant pu enfin sortir, une seconde vague de voyageurs sortants a surpris les quelques empressés tentant un deuxième assaut, les obligeant au replis sur le quai, pour laisser descendre les voyageurs retenus. Seulement une fois les sortants tous sortis, enfin, est venu le tour des entrants.

De précieuses minutes étaient passées. Un regard furtif vers la pendule SNCF filant les minutes indiquait qu’il restait trois minutes pour charger tout ce beau monde, avec leurs gamins, avec leurs bagages et avec leur égoïsme. Je le pressentais; à ce moment là, je l'ai su précisément: le départ sera furtif, glissé, précipité. Mon cœur se serre, et ma raison garde la main : puisque tout le monde se la joue perso, la calme froid me dit que je n’ai qu’une chose à faire, veiller sur cette Maman et ses deux petites, et les mettre dans le train. Un regard vers Elle. Je m’attendais à la voir agacée, bouillante, Taz, quoi ;-) Ben non ?! Regard un peu triste, un voile de mélancolie sur ce bleu qui sait être clair, si clair… Une fois de plus, notre unisson fonctionne, Elle a compris, Elle sait que c’est râpé, que la pendule et le troupeau ne nous laisseront rien. Elle joue des coudes, s’avance, se place. Par un autre côté, j’approche aussi, je prends mon tour, la grosse valise à mes pieds. Nous savons tous les deux que c’est mort. Mon cœur bat si fort, si fort. Ma gorge se serre. Non seulement je vais être obligé de la voir quitter mon centre, après deux semaines d’amour et d’Amour, après deux semaines de confirmations d’évidences radieuses, évidence de cul (à tout seigneur, tout honneur ;-) ), évidence de pensée, évidence de tendresse, évidence de mots, évidences de goût, évidence de rythme, évidence de confiance, évidence de gourmandise, évidence de temporisation, évidence de complémentarité, évidence de curiosité et de soif de l’autre, après deux semaines de vie, je vais la lâcher comme ça, bousculé par ce troupeau de cons.

Sous mes yeux effarés, avec mon cœur serré et ma raison si froide, je mets sous pression, par ma simple participation au troupeau, cette famille probablement novice dans le voyage en train qui multiplie les sacs de voyage, les valises, les gamins. A eux seuls, avec leurs valises marrons, les gamins mélangés aux bagages, la femme interdite et le père débordé, ils ont cramé deux des trois précieuses minutes… La faute étant moins grave que l’indigent préposé, mes prières vaudou d’étouffement sont restées non formulées. Notre tour est venu, ses filles sont montées, bons petits soldats, leurs sacs à dos sur le dos, puis Elle est montée, et moi, lui emboîtant le pas, sans toutefois monter dans le train, j’ai posé du quai, à ses pieds, cette énorme valise chargée d’emporter loin de moi ces froufrous étourdissants…
Et là, dans la bêtise d’une éducation à refaire, alors que tout le monde pense à sa propre existence, à la primauté de son propre vouloir, une fois la valise posée, j’ai fait les quelques pas en retrait nécessaires pour laisser les autres voyageurs accéder au train dans la petite minute qui restait, sacrifiant un bisou qui de toute façon aurait été volé, mal fait, pas à la mesure de nos bisous – des trucs sales, baveux, sexuels que l’on adore. Là, à cet instant précis, dans son regard tourné vers moi, dans cet unisson, j’ai su que nos âmes se déchiraient au-delà des larmes, dans cette consistance qu’elles ont et dans laquelle se taille les moments de la vie. J’ai vécu des moments plus graves que ceux-là, mais malgré tout, je le dis, sans faillir : je me souviendrai de cette seconde, de cet unisson là, de son regard cherchant le mien, du mien cherchant le sien à la fois pour dire son propre chagrin, à la fois pour soutenir le regard de l’autre et affirmer, affirmer et affirmer encore que tout cela n’est rien comparé à cette chance que cela soit.

Je ne me souviens pas du tout de la fin de montée dans le wagon du reste du troupeau. Le cœur serré, la tête ailleurs, cherchant dans cette humanité qui nous fait tous, avec la seule raison et les moyens du bord, c'est-à-dire soi, sa seule, propre et unique existence d’être, cherchant donc le moyen de rattraper le coup, de compenser, de dire, de faire signe. Derrière le double vitrage brouillé de reflet, je distinguais le drame des petites, réalisant l’absence des bisous d’au-revoir, des bisous que je fais exprès pour elles, en rafale, bruyants, chatouilleurs, en les soulevant du sol dans un renversé offrant soit leur cou, soit leur ventre aux guirlandes pétaradantes et hilarantes de mes bisous farceurs. J’ai senti, sans entendre, mais aussi sûrement que le toucher, la micro faiblesse, l’imperceptible trou d’air de leur Maman, elle aussi, privée du bisou, du baiser d’au-revoir, bien en peine de consoler quand la peine vibre aussi sur ses lèvres qui appellent et se cœur qui voulait. J’ai attendu de croiser le regard des filles, j’ai posé un bisou sur le bout de mon doigt, posé mon doigt sur la vitre… et dans la complicité qui se tisse doucement au fur et à mesure que nous nous pratiquons elles et moi, An* est venue poser le sien de l’autre côté de la vitre. J’ai renouvelé l’opération pour Li*, dégourdie par l’exemple de sa sœur, pour ce bisou de remplacement, original, rien que pour elles. Romantique à souhait.
J’ai posé ma main sur mon cœur, quelques longues secondes, de longues secondes en regard de la poignée qui restait. Le troupeau avait fini de monter. Les portes sifflaient pour prévenir de la fermeture, le haut-parleur annonçait le départ sans que j’y prête attention. Puis j’ai posé ma main de son côté à Elle, à plat, toute la main, sur la vitre froide. Vous me croirez si vous voulez, je m’en fous (je suis amoureux, alors je m'en fous !), mais là, par l’autosuggestion rendue possible par cet unisson si fort, j’ai sentie sa main, j’ai senti le geste qui apaisait. L’âme déchirée se recollait. Là, maintenant, nous pouvions être tristes. J’ai su qu’Elle aussi m’avait « touché », parce que j’ai vu dans ses yeux le voile se lever pour laisser la place au brillant prémices des larmes. De ce brillant qui dit juste l’émotion, la puissance, la densité. Et puis vous savez à quoi, vraiment j’ai vu la justesse absolue de ce moment ? Aux regards. Aux regards vivants des autres voyageurs. Ils ont senti que là, sous leurs yeux, se jouait un petit moment d’humanité. Pas encore un petit moment de famille. Ce ne sera jamais un petit moment de famille, la vie maudite est ainsi faite. Mais quelque chose qui y ressemble. Et qui peut tromper ceux qui ne savent pas.
En croisant une micro seconde ces regards sur nous, impudiques et voyeurs, certes, mais tendres, bienveillants, touchés plus que compatissants, j’ai su que si les autres l’avait senti, Elle avait compris aussi, de l’autre côté de sa vitre, que le baiser d’adieu, on l’avait rattrapé, remplacé, dépassé. Que là, dans ces gestes bricolés à la va-vite, il y avait ce Nous que la vie de tous les jours allait remettre chacun en ligne avec sa vie d’avant, en attendant avec l’impatience des bonheurs annoncés les prochaines occasions de retrouver les hauteurs…
Je me suis écarté de la vitre à la demande d’un chef de gare blasé, je suis resté là, planté, dans l’écoulement silencieux des dernières secondes avant le départ. Le crissement électrique des moteurs TGV se mettant à tourner doucement pour arracher la masse du train à l’immobilité m’a saisi à la gorge.
Et je tairai les larmes qui ont suivi.
Phin.