Révélation textuelle... (6 et fin)

Préambule
Introduction
Exposition I
Exposition II
Exposition III
Conclusion
Ai-je besoin de dire expressément que la traduction d’Alexandre Vialatte (Exposition III) transcende, laisse sur place, ridiculise les deux autres ? Je ne crois pas ;-)
D’un même texte allemand, donc, il est possible de tirer trois textes identiques sur le fond (la lecture à la suite le démontre) et radicalement différents sur la forme. Différents au point de générer des rapports au texte différents, donc des perceptions du fond différentes, donc des plaisirs différents. Les deux premières traductions peinent à dire, segmentent, coupent et finalement fatiguent et perdent le lecteur. On suit le fond, mais la forme n’enthousiasme pas : on finit méfiant, n’ayant pas tout compris, un peu étourdi, sans envie de creuser plus, sans envie de relire, sans avis ou un avis légèrement négatif, réflexe de précaution en regard de cette machinerie lourde mal cernée.
Alors que pour cette traduction de Vialatte, le fond sert la forme: la densité possible par la particularité de la langue allemande de « construire des mots » (par assemblages de préfixes, de suffixes ou même de racines à des racines premières) est retrouvée par une délicieuse densité de texte, par un vrai travail de vocabulaire, par une francisation du style pour un lyrisme fluide et rythmé qui emporte le lecteur, et qui, à défaut d’être suffisant pour convaincre, à tout le moins provoque ce plaisir intellectuel de lecture qui permet de vivre le texte.
Il est là, mon plaisir de lecture.
Dans l’exemple de cette troisième traduction, musicale, rythmée, lyrique pour rendre le style poétique de Nietzsche (de ce qu'on m'en a dit – je ne lis pas l’allemand dans le texte !) et précise, dense, exigeante pour rendre la puissance de Nietzsche. Quel plaisir que ce troisième texte ! Quel plaisir que de le comparer aux deux autres ! Quel délice que de voir par l’exemple, sous ses propres yeux, toute l’importance démontrée d’une forme sur un fond.
Dans nos époques modernes où l’on se réfugie derrière la prédominance du fond pour faire l’économie des efforts de forme, en réactionnaire, je résiste, anachronique, presque psychotique, dans ma jubilation pour les fonds exclusivement servis par une forme. Le style, la forme, est une voie d'accès au fond.
Comme la politesse, la cuisine, l'humour, les arts, la lingerie...
Et, pour filer cette idée de lingerie, soyez assurés que ce souci de forme ne bride en rien l’accès aux fonds les plus primaires !
(fin)
Phin.