Solitude ascensorielle...

La lourde porte mécano soudée, peinte de beige granité, se referme sur moi dans cette double détente, d’abord puissante et rapide puis au rebond plus doux, des portes tenues par un groom automatique. Un bruit sourd accompagne cette fermeture mécanique, tombée de rideau sur un week-end solaire. Me voilà seul dans cet ascenseur minuscule, familier témoin de poignées de secondes, bouquets variés et colorés dont ma mémoire se fait écho, entre rêves, souvenirs et raison.
Les baisers d’adultes, enflammés, préliminaires à notre pornographie en montant, conclusion ou aveux d’inassouvissement en descendant ; les rires impatients des enfants simplement joyeux de la promenade ou des courses qui s’annoncent, ou simplement contents de rentrer à la maison, dans ce nid perché, « chez maman », chez soi, territoire intime tissé de mots d’enfants, si difficile à partager ; les corps pétris de caresses trop pressés pour prendre le temps d’être tendres et subtiles ; les rires ou les mots échangés ; les jeux enfantins de cache-cache entre miroir et épaule conquise ; les doigts joueurs ravis de faire comme ceux des grands sur les touches lumineuses et hors d’âge programmant l’étage ; le silence naturel et joyeux pris comme assentiment entre un père et l’amant amoureux ; les transports adolescents des secondes qui montent égrainant l’arrivée le cœur battant ; les battements sourds aux tempes des secondes sonnant le final triste et brutal du week-end, et signant les premiers moments « sans Elle ».
Huit étages. Un peu plus de quinze secondes.
Un claquement sec, quelques secondes après la sélection de l’étage, bloque la seule porte palière et pince le cœur en même temps qu’il l’apaise. Les machines ont parfois cette humanité de prendre à leur charge de rendre irréversible, ce que la raison croit encore possible, jusqu’à la plus improbable dernière seconde – comme repousser la porte une nième fois pour un dernier baiser, juste un dernier, juste pour retrouver cette impression de vie. Et très vite, le huit s’échappe par le haut de la cabine. La descente commence dans les sifflements électriques des bobinages moteurs en charge, les frottements de cabine rugueux et hiératiques sur les guidages de béton, les claquements lointains de câbles et autres contrepoids de cette machinerie froide, insensible au drame qui se joue dans cette cabine, à la mue qui s’opère, là, dans la douleur de ce huitième étage qui s’éloigne.
Selon que l’au-revoir fût tendre ou passionné, mes lèvres sentent encore ou le frais et le jeu, ou la chaleur et l’envie obscène. Eperdu - j’ose le mot, le regard perdu de manquer (à double titre) d’horizon, un court instant, le silence couve un cri, un râle, cette ruade de l’être qui se voit contraint, qui sait tous les pas sans magie à faire pour revenir ici, qui sait toute la raison sage dont il faut faire usage pour pouvoir revenir libéré des obligations et devoirs, pauvre de temps mais riche du devoir accompli et riche de ce futur qu’il convient de mener comme galère, en attendant de le voir un jour peut-être, un jour enfin, moyen.
La cabine d’ascenseur, étrangère à tout cela, continue sa descente à vitesse calée, désormais. Le six apparaît à mes pieds, cueillant mon regard si bas du poids de sa tristesse, et, l’ayant accroché, le tire vers le milieu, puis vers le haut. Machinalement, mes yeux vagues ont suivi ce chiffre d’adhésif noir collé sur la porte du palier pour en indiquer l’étage. Ce défilement a quelque chose d’hypnotique, d’anesthésiant, et c’est tant mieux.
Afin de prolonger l’effet d’engourdissement de ce défilement lent et rythmé, mon regard viendra s’accrocher bien vite, sitôt le six disparu, au cinq qui point après l’épaisse dalle marquant le franchissement de l’étage. Le cinq défile et déjà, dans le cliquetis muet d’une mécanique intime de chaire, la pendule du week-end ralentit, ralentit, ralentit... et meurt.
Dans le défilement de ces chiffres, profitant de l’anesthésie, la raison interrompt le tic-tac joyeux de ce week-end révolu, sans douleur, sans joie, dans la torpeur opiacée de cette demi-conscience, bercée de chiffres filant de bas en haut, et réduite à attendre confinée pour effacer d’air frais l’oppression qui pèse sur la poitrine.
Il ne s’est écoulé que quelques secondes, une poignée de plus que le nombre d’entresols descendus et déjà, ce week-end exhale ses premiers souvenirs. Les plus corsés, bien sûr, se manifestent en premier. Les corps qui offrent, qui prennent, jouissant des deux, s’excitant des deux, émus de soumettre et d’être soumis. L’audace des jeux, l’audace des pratiques, l’intensité des plaisirs… jamais pluriel ne fût plus justifié. Pluriel de fréquence. Pluriel de diversité. Pluriel d’intensité. Les muscles se souviennent des positions, des efforts, des violences. Les peaux et les chaires se souviennent elles des caresses, coups et pincements, comme autant d’altérations à ces notes de plaisirs. Et tout cela dans la seule limite – et en ce sens, limite désigne plus l’horizon que la borne, du consentement, le sien propre, oui, et plus trouble encore, le consentement deviné de l’autre.
Les orages corsés ayant craqué et zébré le ciel de ces souvenirs tout frais, le reste vient alors pêle-mêle, sans ordre ni priorité autre que la fantaisie d’une mémoire joyeuse d’avoir volé tout cela au temps passé. Là où la bête se repaît de rejouer les scènes et de provoquer le pâle frisson mémoriel en attendant les prochaines occasions de faussement capturer les délices - des délices de toute façon offerts, la raison elle, jubile simplement de la propriété des moments ainsi vécus, sans compulsions d’inventaire ni évocations obsédées, ni même le souci de peser, d'évaluer ou de sérier ce qui n’a - par sa nature même de matériau - ni ordre, ni priorité. Chaque pierre du mur participe au mur sans que la question se pose de savoir si celle du bas est plus méritante ou moins méritante que celle du milieu ou que celle du haut. Ce que la raison a retenu des plaisirs est matériau. Matériau pour construire ce qui meuble notre jardin d’Epicure, matériau qui paie en plaisir reçu le plaisir donné, matériau d’écriture et de paroles, matériau employé à la construction de soi pour la rencontre de l’autre, et mille autres potentialités contenues dans la simple essence même du matériau – qui n’est jamais que ce que l’on en fait. Le matériau que nous créons à partir de nos vies et plaisirs mêlés est si prometteur…
Ce chiffre, tout droit, maigre, étroit, traverse de haut en bas mon champs de vision, annonçant l’arrivée. Dans ma poitrine, dans ma tête, le calme revient. La tristesse elle, persiste et durera quelques jours encore, tenace, boudeuse, rétive, symptôme de ce Elle qui va manquer tant. Mais en même temps que ce « un » finit de traverser la porte absente de la cabine, annonçant le zéro terminus, je l’affirme, le calme vient remplacer le désarroi des premières secondes, et dans ce calme où tout s’apaise, où le silence se fait…

Le claquement sec de la sécurité de la porte palière se libérant à l’arrivée de l’ascenseur, dans cette fraction d’éternité qui suit l’arrêt en position voulue de la cabine, ce claquement sec couvre, pour ne pas dire induit, par ailleurs, le premier « tic » d’un nouveau chapelet païen de tic-tacs, marquant le début d’un nouveau week-end, futur. Le décompte s’enclenche, et je pousse la porte du palier de rez-de-chaussée, fermement, décidé à courir vers ce futur d’Elle. Dans six jours ? Dans trois jours ? Dans deux semaines ? Peu importe. Le compte à rebours a commencé.
Huit étages.
Pour mourir.
Et renaître.
Phin.