Pour un blog rank à -70...
"Le sage doit rechercher le point de départ de tout désordre. Où ? Tout commence par le manque d'amour."
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L'Antiquité, dépourvue tout autant de livres que de lecteurs, était évidemment friande de tout ce qui concourrait à s'affranchir du support des livres comme aide mémoire et vecteur de diffusion. L'aphorisme, et plus imagée encore, l'anecdote, jouaient un rôle essentiel permettant de frapper les esprits, d'entrer en mémoire, de condenser une pensée, de la transporter avec soi, et ensuite, par re-développement posé, de proche en proche, de la reconstituer au gré de ses réflexions, au lieu choisi, à la vitesse choisie, dans la confidence d'une méditation. Au fil des siècles, cette jolie façon de lyophiliser une pensée puis de la réhydrater est devenue chose rare, surannée, faisant presque sourire, agaçant même, souvent portée qu'elle est par des énergumènes aussi fondus qu'un Fabrice Luchini ou un Jean D'Ormesson, citant Céline, Chateaubriant ou Beaumarchais comme moi les mensurations d'Ar... oui, bon, ok ;-)
Une pratique jadis populaire, vulgaire (au sens premier) qui ne se manifeste plus de nos jours que comme un onanisme intellectuel pour illuminés... Et pourtant, et pourtant, j'aime la puissance de ces dépliages, redonnant volume, profondeur et fraîcheur aux idées pliées, cristallisées dans ces bout de phrases. J'en aime la puissance, et également la liberté : en cherchant le sens, on le ré-extrait, on le re-découvre, on le ré-interprète, et pour le coup, on y remet ce que le moment présent nous permet d'y voir, nous, sujets.
Cette citation, donc, me fait penser à cela, par cette forme courte et ramassée, et par le sujet - le sage, le désordre, les origines. Il y a là des fragrances de philosophie pré-chrétienne, avant Dieu !
Tazounette m'a fait lire cette citation.
Une première lecture m'en a fait partager la dimension autoporteuse. La chose dite est pertinente, plaisante et profonde, mais, mais, mais... voilà ! Je n'y adhère pas, malgré mes efforts. Non pas que le sujet ne m'intéresse pas, ou que la forme soit impropre : il est parfois des sujets, des opinions que l'on n'approche qu'en creux, et cette citation me donne cette impression là. Le sens qui s'en dégage se fait par réaction. Mais après tout qu'importe ! Quel intérêt à un monde avec lequel tout ne serait qu'adhésion ?
Mais alors, me direz-vous (enfin, les trois courageux - Tazounette, dis-moi que tu en fais partie, par pitié ! - arrivés jusque là !), pourquoi suis-je si rétif à cette phrase ? Plusieurs raisons.
Une démagogie polie autant que discrète, en premier lieu. Le manque d'amour, voilà un moteur universel d'autant plus plaisant qu'il est extérieur à soi, et donc ménage notre engagement, notre responsabilité, notre être. On adhère d'abord par faiblesse à cette citation, plus ou moins tous porteurs que nous sommes du syndrome Caliméro et d'un manque d'Amour... Qui peut se dire suffisamment aimé ? Personne, bien sûr. Et jouer de cette facilité me paraît court.
Ensuite, l'appel au « sage » donne à la phrase un côté viatique, pharmacopée, remède, ayant pour dessein de mettre de l'ordre, de ranger, de réduire le désordre - bien triste programme. Et si de remonter aux causes est un bon conseil, assurément, forcer la discipline jusqu'à la nécessité de remonter à l'origine (le singulier est clairement dit) est à mon sens excessif, et ignore fautivement les notions de répétition, de cumul, de parcours. Est-on sûr qu'en ne changeant au parcours que l'origine, l'on serait autre ?
Et puis je crois personnellement que le désordre ici nommé n'est pas nécessairement à combattre, ou du moins pas tant que l'on n'a pas réalisé que le désordre va de pair avec la lucidité, la conscience. On souffre de ce que l'on sait, et plus on cherche à savoir, plus on augmente sa conscience de soi, et finalement plus on met de désordre, puisqu'il y a davantage à ranger, à supporter... plus que le bienheureux, en tout cas. Faut-il pour cela envier le sort de ce dernier ?
La vie, la conscience, la construction de soi, l'Amour même ne sont-ils pas par définition des positions instables ? Et si le bonheur de soi était finalement non pas d'immobiliser mais de maîtriser les mouvements ? Des mouvements à contribution positive, et d'autres à contribution négative. Des composantes, en quelque sorte, polymorphes, permanentes, innombrables, tout au long du parcours venant par somme contrarier ou exciter cette pulsion de vie (Freud), cette volonté de puissance (Nietzsche). Le manque d'Amour ? Une composante, rien de plus. Comme la nourriture, le sexe, les livres, la chance, le climat, l'école, l'exemple, les épreuves, la famille, la fécondité, le corps, la santé, l'époque, le travail, et bien plus encore... et tous leurs contraires.
Congédions donc l'origine, le désordre et l'Amour. Gardons le sage pour le pré-christianisme, et la preuve faite que l'on pouvait vivre aux cimes sans Dieu, et reformulons.
Le sage sait sa volonté de puissance.
Et je ne suis pas sage ;-)
Phin.