In bed with...

Publié le par Phin

 

 


Quelques tableaux à coups de cœur amoureusement élus ornent les murs blancs texturés d'un crépi émoussé. Une petite armoire importée et deux chevets en pieds de bois et tablettes de verre contiennent le juste utile à cette pièce. Les draps et des froufrous pour l'armoire. Des lampes, des livres, un radio réveil à double programmation, une guerrière seins nus attachée et casquée, une boîte à outils, à secrets, à voluptés, à soumissions tendres ou sauvages, des bouchons d'oreille cachant sous leur avenante couleur orange leur triste fonction, pour les chevets.


En dehors de cela, les objets sont rares. Une étrange tirelire en terre cuite brute, cadeau surprenant de ma sœur et à ce titre conservé, par delà deux déménagements, une pile de livres offerts sur le nu en photographie, trois manuels dédicacés d'amour et intelligemment progressifs, comme propédeutique libératoire et signe concret mais subtile de consentement, d'invitation, et voilà l'ancienne cheminée de marbre habillée.


Au sol rien, ou quasiment rien d'autre qu'ordinaire et parcimonie - un luminaire en pied d'acier brossé et abat-jour de papier froissé rouge, un pouf en cuir chocolat et un miroir encadré qui, sous un air sage et déco, trahissent, annoncent même, l'esprit de cette chambre d'adultes, décorée, pour ne pas dire nidifiée, à deux.


Quel esprit ?


Vous rougiriez, à n'en pas douter, de savoir ce que la lumière rouge, enveloppante, douce, mais suffisante, a couvert de sa parisienne chaleur de cheval fou ! Vous rougiriez de connaître par le menu ce que ce pouf coordonné, malléable, modelable, amortisseur, a à la fois supporté et rendu possible ! Vous rougiriez enfin d'imaginer ce que ce miroir, parfois voyeur fortuit, plus souvent otage impliqué, a pu voir et donner à voir !

Cette lecture, double, évoquant sans rien en dire de plus, les fièvres possibles, puis probables, puis certaines, par l'évidente convergence des signes, est l'objet d'un choix partagé, assumé, reflet de nos tempéraments. Cette chambre est la notre. Cette ambigüité voulue, recherchée, ose afficher une criminelle - donc délicieuse - pré-mé-di-ta-tion.

Dans ce dénuement voulu comme contenant, le Seigneur des lieux ne se dérobe pas. De toute sa taille posé sur le vieux et craquant parquet en chêne, il est là ! Le lit ! Notre lit !



Ainsi mis en musique, ses deux mètres de long, son mètre quatre vingt de large, son débord et sa tête en cuir brun s'intègrent parfaitement. Il se révèle même la pièce maîtresse de cet agencement coupable. Le matelas monobloc, ferme et vaste, laissant autant de place en long qu'en travers, le cadre de lit en dépassement, formant une astucieuse margelle intermédiaire entre plancher et matelas, poursuivent la levée du voile sur les intentions... Sous des abords sobres et dépouillés, cette chambre se fait théâtre, ring, lieu de perdition, au fur et à mesure que les codes parlent et disent le vraisemblable à défaut de l'avéré.


J'aime infiniment que ce lit qui m'a tant plu, véritable coup de folie mobilière, lui plaise également, autant qu'à moi, et que nous écrivions sur ce matelas vierge nos moments à nous, ivres de cette page blanche qu'est ce lit, cette chambre, cet appart, cette ville, cette vie sans fantôme.




Dans ce lit, nous [censuré], croyez-moi, à la mesure de notre permanente soif l'un de l'autre. Dans ce lit, nous partageons équitablement les Haribo, comme étincelles de notre gourmandise polymorphe. Dans ce lit nous dormons enlacés, imbriqués, emmêlés, cherchant le moyen d'éprouver physiquement nos centres si proches. Dans ce lit, nous parlons pour évoquer les fantasmes, et promettre les outrages les pires. Dans ce lit, nous osons poser les questions, confier les peurs, aborder ce que mon radar lit sans se tromper, depuis les premières secondes de notre histoire, de ses interlignes. Dans ce lit, nous rions, de tout, de rien, tricotant d'à propos, de dérision et d'intelligence, un humour pour l'autre. Dans ce lit, nous nous caressons, nous nous câlinons, comme manie naturelle, résolution triviale d'une nécessité absolue de "toucher", prémices à des jeux moins tendres, ou pas, sans frustration, libres, libérés par l'abondance et le consentement acquis, la sensualité comme liberté et non comme moyen de pression.

Dans ce lit nous partageons nos êtres. Elle porte avec moi, avec tout l'amour dont elle est capable, mes croix, sachant se faire discrète et jamais étonnée de mes absences en blues ou de mes larmes soudaines. J'envisage avec elle, je me fais l'écho, le partenaire, la petite voix de ses questions de mère, de ses questions de femme, de ses questions d'être.

Dans ce lit, nous nous aimons, quoi ! Et il fallait bien un lit grand comme le monde pour ce faire correctement !


Phin. 

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C
Quel joli texte, né du point de départ plutôt "banal" qu'est la chambre:-)
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P
<br /> <br /> Merci de ce petit complimentaire ;-)<br /> <br /> A bien y regarder, en fait, peu de chambres sont banales, justement par le fait, soit qu'il s'y passe plein de choses (et cela a un sens), soit qu'il ne s'y passe rien (et cela a un sens aussi).<br /> Tout est dans le regard que l'on accorde aux choses. Tout est dans l'humanité que les choses ne font que porter.<br /> <br /> <br /> <br />