Dénouements...

A en juger par sa tension fatiguée, une épaisse corde tressée peine à soutenir le lourd rideau de fortune aux motifs afro-seventies qui isole les artistes en herbe de la salle acquise d'avance ! Oui, acquise d'avance, sans nulle doute: une sympathique électricité statique, entre la tension joyeuse et le trac par procuration, règne sur cette salle remplie de parents confits de bienveillance, d'orgueil et de fierté, des parents assis dans le désordre permis par des rangs de chaises pliantes, non fixées, autorisant chacun à aménager à sa guise, moyennant un bordel monstre, son petit espace familial pour y loger frères et soeurs, géniteurs solo ou duo plus ou moins recomposés, aïeux, bisaïeux et bardas. Les alignements patiemment organisés la veille par quelques parents bénévoles ont glissé vers des structures éminemment sociales, élémentaires, en grappes de deux à six ou sept chaises, l'arc de cercle pour les plus timides allant jusqu’au tas, pour les plus grégaires. Je n’y reviendrai pas, je vous laisse donc deviner ici les hiératiques trajectoires de sortie, le moment venu.

La culture française a probablement infusé jusqu'ici, puisque le très français « quart d'heure de politesse » permet aux retardataires de trouver place dans les intervalles certes libres, mais plus petits et déjà difficiles d'accès. Je ne boude pas le plaisir de ce retard, cette attente me permet de me mettre photographiquement au point en mitraillant L* sur les genoux de sa maman. Une L* minaudant devant l'objectif, à mon intention, dans un numéro de charme calculé perçant toutes les défenses. Une maman pas dupe de mes grossiers subterfuges pour lui voler à elle, mon soleil, ma raison, mon choix, un décolleté là, une regard ici, un sourire encore là ou un visage tout entier déjà imperceptiblement troublé d'une douceur posée, anormalement calme, de ces calmes qui trahissent la tension, l'attente, la prescience instinctive du grand moment en train de cristalliser...

Un sifflement de larsen nous annonce l'enthousiaste prise de parole de Madame le Directrice, baba-cool vêtue d'un pantalon de velours orange et d'un pull souple, jaune, à col roulé (j'ai cru un instant, ô happy days, à un sous-pull vintage, mais non), d’un audacieux compromis entre le jaune orangé du tournesol et le jaune moutarde. Bref. Surprenant. L’image d’Epinal de l’institutrice de classe avec le rideau de scène, ayant patiemment gravi les échelons tout en conservant des convictions désormais folkloriques. Manifestement, le micro et la sono ne suivent pas et nous convertissent cette protocolaire mais bon enfant prise de parole en beuglements gutturaux qui ne sont pas sans rappeler le cri d'amour du caribou mâle, les soirs de printemps canadiens - réminiscence d'une vie antérieure ? Bref. Tout cela se cale par la prompte intervention d'une bonne âme aux manettes de la sono, et, nos tympans remis, nous apprenons que le thème de cette année la couleur.
Le mot de la maîtresse, soulignant par force majuscules, répétitions et soulignements, l'absolue nécessité d'un t-shirt JAUNE fait écho à cette nouvelle.

Nous apprenons également que la plupart des classes ont réussi à proposer quelque chose sur ce thème, soit. Mais déjà, cette information précise, et à celles qui suivent, sans doute tout aussi passionnantes, nous survolent sans nous toucher véritablement, puisque nous savons, nous, que nous y aurons droit, moi un peu, elle beaucoup... Toujours calme, la maman me sourit, d'émotion, de vulnérabilité, presque de surprise : le moment semble lui échapper, le registre de l’instant vire à l’imprévu, plus fort, plus engageant, plus émotionnel que le simple spectacle. Sans doute se sent-elle, fragile, le coeur à nu, sachant l'heure du craquement venu. Sans doute, aussi, toute à son affaire, ignore-t-elle la confusion qui monte en moi, cette impression de ne pas être à ma place, voyeur, oui, voyeur, textile au milieu des nudistes, triste de cette place de père indûment occupée, pas tant auprès des petites que d'elle, si maman, à ce moment-là. C'est ainsi.

Les mots introductifs de Madame la Directrice durent, s'éternisent, maladroits. En plus, elle est vilaine. Elle parle fort. Elle pollue de sa raideur stricte ce moment de douce parentalité. Elle fait durer, émoustillée d’y être enfin. Malgré tout, l'ambiance est là ! Le doux bordel, l'à-peu-près des moyens, de la scène, des rideaux obturant les fenêtres, les lumières de projecteurs (probablement montés par Thomas Edison himself)... tout concourt à susciter l’indulgence pour ce moment de famille collectif. Les mots s'épuisent, sous la plus grande des indifférences: tous les regards fixent depuis plusieurs minutes le rideau qui s'agite de remous, assez forts pour dire l'agitation, la mise en place fébrile des artistes en herbe, trop faible pour provoquer l'écartement des rideaux au chevauchement généreux. Madame la Directrice en termine, presque surprise de l'engouement manifesté. Cette bique n'a pas compris que c'est la fin et donc la suite que l'on applaudit, déjà, pas elle.
La musique s'enclenche et le rideau s'ouvre.
A* est là, sur la droite de la scène, au premier rang, parmi des bouts de choux encostumés d'habits d'indien bricolés, sentant le préparatif distillé savamment par la maîtresse, depuis des semaines, dans les activités des bambins, préparatif prétexte à leçons de choses, travaux manuels et appréhension ludique du spectacle - de la tunique de papier crépon, aux couleurs variées (suivez, un peu ?!), à la coiffe de carton ondulé agrémentée de plumes teintes et de petits carrés peints (en couleur également, vous suivez, oui ou non ?), en passant par les pieds nus et les culottes ou slips révélés par les entrebaillements du costume...
Là, sur cette scène, je prends en pleine gueule l'absolue puissance d’un moment, qui dépasse tout, contient tout, plie tout dés que l’on se trouve dans la situation d’aimer (hein ? mais non je ne l’ai pas dit ?!) l’un de ses gamins sur cette scène. Rien ne cadre, tout est bricolé, les alignements enfantins sont déjà défaits - chaque bambin cherchant par son placement à se rassurer soit en se rapprochant de la maîtresse, dans la fosse, soit à optant pour un fond de scène à l'abri des lumières. Et malgré cela, malgré cette douce confusion, chaque seconde qui s'égraine là est d'une poésie pure, légère, à vous donner le vertige. Monumental vertige.

Ce vertige, je le ressens, un peu, oui, un peu, mais je peux vous dire qu'à mes côtés, à un mètre, un mètre cinquante - je me suis levé et collé au mur pour mitrailler sans gêner, la tempête fait rage. Elle regarde, les yeux grands ouverts, elle gonfle d'orgueil pour sa progéniture, elle s'ouvre là, dans l'oubli qu'elle a d'elle-même, toute happée par l'intensité du moment, elle s'ouvre, se déplie. Moi qui la connaît, je la regarde sans la reconnaître: j'ai sous les yeux toute la puissance qu'une femme est capable de mettre à être mère, pas l'état d'être mère, mais l'action d'être mère. Une page se tourne là, dans cette débauche absolue d'amour, sous mes yeux.
A cet instant, je sais qu'elle pleurera. De fatigue, d'amour, d'orgueil, de plaisir, de peur évanouie, de mélancolie, d'espérance. Je sais qu'elle pleurera. Mon appareil photo reste calé sur A* et ses compagnons indiens à la peine : tenter de saisir ce qu'elle vit, là, serait du viol et de toute façon vain. On ne piège pas les mégawatts d'amour qu'elle émet, là, à cet instant, en tout cas pas moi. Si. Pas en photo. Mais en mots. Car je sais qu'elle pleurera. Et je sais que j'écrirai.

Pour être franc, le spectacle part doucement en sucette. Avec un charme fou. Sur une musique posée, tonique mais lente et marquée, pour permettre aux sioux de suivre et surtout de se recaler quand ils se perdent, la chorégraphie enchaîne des tours sur soi-même, par la gauche, par la droite, des bras levés ou croisés, des ainsi-font-font-font, des pas de côté pendant plus de trois minutes. La maîtresse, dans la fosse, sert de point d’ancrage à toutes ces bonnes volontés concentrées, appliquées. Patiemment, elle enchaîne les mouvements, avec cette fraîcheur qui rassure, qui parle aux enfants et qui font que l’on sait, là, dans l’application tendre qu’elle met à tenir ses ouailles emplumées dans le tempo, que c’est une bonne maîtresse et qu’elle est à sa place, là, en charge d’eux. Et nos Commanches le savent, lui offrant à elle, autant qu’à nous, tout ce qu’ils peuvent d’application.
Je fais mille efforts pour vous dire toutes ces généralités, parce que bien vite, je me rends compte dès les premières secondes d'une imperceptible tension habitant A*. Cette petite fille debout, dans la lumière faible, cherche du regard sa maman. Intensément. Sans la trouver. Et la maman le voit, le sent. Un grain de sable cristallise instantanément dans les rouages joyeux de ce spectacle enfantin. Le cœur de la maman se sert, le mot est faible. Durant tout le spectacle, le regard d’A* me croisera sans me voir. Je n’en ressens aucune jalousie, et je suis même reconnaissant à A* de me donner l’occasion de vivre cela. Car là, dans ce regard qui cherche, il y a tout l’appel silencieux qu’un être humain peut émettre vers un autre. Et la même énergie, le même lien du sang se tricote dans l’autre sens, de la maman, perturbée, vers sa fille, la chair de sa chair.

Sa maman dira plus tard regretter ne pas s’être mise au tout premier rang, ne pas s’être lever, L* au bras, pour faire coucou ne serait-ce qu’une seconde, pour accrocher l’appel de sa fille, de sa vie, de ce bout de sa propre vie qui palpitait sur scène, perdue. Je la sais aujourd’hui encore peinée, presque furieuse contre elle-même, de ce rendez-vous de regards raté… et je sais que ce que je vais dire ne sera sans doute pas une consolation, mais c’est pourtant ce que je pense. La distance n’y aurait rien fait. Ces deux êtres là, dans ce moment là, ont fait l’expérience physique et ontologique de l’autonomie, de la pleine autonomie. Ensembles mais impuissantes l’une à l’autre. Pour la première fois, il y avait co-existence sans intersubjectivité possible. Les trois minutes ont paru une éternité, une éternité. Mais là, dans cette tendre détresse, il s’est joué un moment capital, essentiel, un craquement qui a fait que plus rien ne sera désormais comme avant. La chrysalide du bébé s’est fissurée, laissant poindre l’aile, la pointe de l’aile d’une petite fille, apeurée d’éprouver des trucs de grande, tout en puissance.
Bienvenue, A*, bienvenue, mon Amour, dans cette nouvelle partie de votre histoire à toutes les deux.

Le reste du spectacle, je ne l’ai pas vu, ou si, mais je m’en souviens si mal. Je peux vous dire, si, la poésie de cette dérive organisée et contenue, la poésie de fraîcheur absolue, la poésie des efforts soutenus des Iroquois, et au final l’explosion d’applaudissements qui ont fait passer les premiers, saluant la fin du discours introductif, pour des claquements de dentiers de grabataires à la sieste. Je ne me souviens de rien d’autre.
J’étais occupé à aimer cette femme en perdition de tant d’amour, récompensée de ses efforts par cette expérience unique, à jamais unique. A l’aimer de tout mon cœur. Et occupé également à mettre en perspective cette désormais petite fille… me rappelant ses peurs des « bêtes », des bouïts (corps étrangers indéterminés allant de la bouloche tombée d’un pull à la chiure suspecte), des chiens… et sans doute, à mesurer rétrospectivement ses silences sur les préparatifs, sa peur des spectacles, son trac refoulé.

La musique terminée, les applaudissements retombés, le rideau fermé, je me suis rassis, et j’ai posé ma main sur cette nuque à la peau claire, aux petits cheveux fous, que j’ai empoignée si souvent dans la fièvre de nos baise(r)s juste pour dire ma présence, juste pour dire que je savais, que j’avais vu, que j’avais compris, et que j’étais fier, si fier d’elles. Quelques larmes sont montées à ses yeux, quelques hoquets sont montés à sa gorge aussi, parlant de cette indescriptible mais légitime mélancolie qui accompagne cette page qui se tourne, enfin. Les choix faits, les peurs, les risques, les responsabilités, les improvisations, les erreurs, les réussites, les pleurs, les humiliations, les abandons, les renoncements, le sursaut ultime, la pulsion de mère comme ultime fusible, la femme ayant renoncé… tout cela confirmé, par cette éclosion, d’un côté d’une petite fille en devenir, de l’autre d’une maman solo de plein droit. J’ai aimé sentir cette femme incapable de cacher son être qui affleurait par chaque pore de sa peau. J’ai aimé lui montrer que je savais l’incommunicabilité d’une telle expérience, intime, presque biologiquement intime, et que je trouvais cela magnifique. Beau comme une naissance.
Et donc, il a fallu sortir. Si vous avez suivi, mous du bulbe, il a fallu tailler la route dans les tas de chaises en grappes, vides des parents pressés d’aller récupérer leur Pawni, ou pleines des parents attendant la prochaine vague, les autres classes.
La maman avait un besoin d’air et d’aller toucher sa fille, nous sommes donc sortis. L’envie d’air et de lumière devait être forte, ô fille du sud, parce qu’un bout de Taz a pointé son nez - après tant d’émotion tout en maternité, pour fendre la foule des chaises et des ahuris, agglutinés, interdits, hésitants, se tâtant sur leur envie de rester ou de partir, ou profitant de cet endroit tout à fait adéquat - le plein milieu - pour échanger milles mots avec d’autres parents de leur connaissance. J’ai emboîté le pas au Taz pourfendeur de foule et de chaises, en charge de dispenser mon sourire (ravageur) aux destinataires des énergiques exhortations à se pousser de ma Douce et Tendre, transformée à elle toute seule en tortue de CRS en pleine charge !

L’air, enfin, le jour, enfin. L* toujours au bras, fût lâchée et partît comme un boulet de canon vers les toboggans, laissant sa maman éperdue, les bras ballants, l‘âme dévêtue... Et mon cœur a explosé. Littéralement ex-plo-sé. Savez-vous pourquoi, bande de secs du cœur ? Non ?! Parce que là, toute debout, les larmes prisonnières derrière les yeux, c’est moi, là, qu’elle appelait. C’est MOI ! Et j’aurai tué à coup de pièces de monnaie (c’est tout ce que j’avais dans les poches) quiconque m’aurait empêché de répondre à son appel. J’ai d’abord remis ma main sur sa nuque, pour ne pas la surprendre et rentrer à nouveau dans son périmètre sans la brusquer, la main bien à plat pour transmettre chaleur et force. Elle a fait un quart de tour, et par la différence de taille qu’elle aime tant, s’est retrouvée à poser sa tête de côté sur mon torse. Mes bras l’ont alors embrassée, virile dans l’étreinte, doux dans la rondeur développée autour de ce corps tant aimé. Arrimée à un point fixe, enfin, elle s’est alors abandonnée.
Elle a pleuré.
Elle a hoqueté.
Et elle a dit, elle a formulé…

Malgré ses mots, malgré les miens, ce qui devait sortir sortait, dans le tendre désordre d’un câlin magnifique. La preuve par les faits anodins, là, d’une vie qui continue, qui se poursuit et qui progresse, la preuve donc que la voie choisie, empruntée avec l’énergie du dernier sursaut, au prix de choix, de risques et de peurs, était une bonne voie, la bonne voie, la seule voie, la preuve que cette voie pouvait mener au bonheur, à nouveau, la preuve enfin que le jardin-oasis qu’elle met tant de cœur à construire, chaque jour, toute seule, permet à cette petite fille, à sa petite fille, donc à ses petites filles, de dérouler leurs vies normalement, puisant ce qu’il leur faut dans cet amour maternel qui les a sauvé toutes les trois, qui les nourrit aujourd’hui et qui leur promet encore mille et une expériences...
Le temps de reprendre son souffle et A* sortait de la classe démaquillée à la va-vite, les joues encore barrées de peintures de guerre. Dans cette petite fille droite, en retrait, il y avait encore un peu de tristesse de ne pas avoir accroché le regard de maman durant ce spectacle probablement angoissant, il y avait aussi une réserve impropre aux petites filles qui la rendait indifférente à nos compliments sincères et aimants sur son spectacle, il y avait enfin un voile imprécis, indéterminable, qui pesait sur elle, l’empêchant, comme tout angoissé libéré ne serait-ce qu’un temps du poids de son trac - la chose faite, d’exulter de joie, d’excitation, de soulagement… Je voyais, dans cette hébétude, poindre le petit bout d‘aile sous la chrysalide fendue.
Fatiguée de cette petite naissance ? Ou profondeur d’un grand bébé qui en ce jour de fête a fait l’expérience d’elle-même, du solipsisme, de l’être. Ce simple degré de liberté supplémentaire est si prometteur ! Cette page tournée offre une double page toute blanche, sur laquelle une petite fille doit s’écrire, sous la plume oasis de sa maman.
Je suis si fier de la maman.
Phin.
Nota: 15h01, c'est l'heure d'arrivée de son train, aujourd'hui. Oui. Elle débarque, dans ma vie, et j'aodre ça.