Douceur...
J’ai profondément manqué de la douceur d’une mère, celle contenue dans les gestes, dans les mots autant que les regards. Si je devais mettre bout à bout des morceaux de douceur contenus dans mon enfance, ça ne ferait pas lourd du tout. La douceur, ma mère n’a pu me la donner qu’une fois partie de la maison, à partir du moment où il n’y avait plus d’enjeu « éducatif ». Elle n’était pas capable d’éduquer et de montrer son amour. Il me fallait le deviner, ou comprendre que les petits plats qu’elle me concoctait contenaient toute la douceur et l’amour que je cherchais vainement, autrement et qui me manquaient cruellement. Simplement, j’en avais besoin pour grandir et je sentais que ce besoin-là, non assouvi, me déséquilibrait…
La rudesse de mes rapports avec ma sœur, avec ma mère aussi, lorsque nous étions toutes les trois dans la même pièce, ont créé une sorte de carapace. Je devais m’efforcer de sourire quand les larmes voulaient tomber pour ne pas avoir à supporter, en plus, les sarcasmes sur ma « sensiblerie ». Alors j’ai appris à taire et à dire autrement. A réagir au quart de tour, à étouffer ma colère et à la laisser échapper parfois en termes cinglants qui me valaient immanquablement des « oh ben dis donc, quel manque d’humour ! »… C’est certainement de là qu’est venu mon goût pour la solitude. Ce besoin de me mettre à l’écart, de me protéger moi-même, autant que possible, des ambiances foireuses et régulièrement déséquilibrées.
Je me suis efforcée de trouver de la douceur autrement : dans les mots de mes grands-mères, dans les sourires de mon grand-père paternel, dans le cynisme de mon grand-père maternel, dans le silence et la bienveillance paternels. Je compensais les manques autant qu’il m’était possible. Et surtout, je me suis mise à donner. Compenser mes propres manques par le don. Et j’ai aimé mon frère, je l’ai aidé à grandir, je lui ai donné de mon temps, de mon attention et de mes mots. J’ai compensé les railleries de ma sœur en donnant à mon frère tout ce que j’aurais tant voulu recevoir. Et lorsque ma sœur est partie pour l’internat à 14 ans passés, j’étais loin de la pleurer…
Je passe sur les 12 ans de parenthèse qui m’ont donné deux adorables filles, où la douceur se monnayait. C’était à l’image des rapports avec ma sœur et ma mère. J’avais compris, tard dans l’adolescence, qu’en offrant des cadeaux j’avais droit à leur sourire. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que la même histoire se répète. Jusqu’à ce que ma petite voix me fasse réaliser que non, la douceur et la confiance ce n’était pas cela. Ce que je recherchais depuis toujours, ce que j’attendais... Je me diluais.
Lorsque ma vie a recommencé, lorsque nous avons formé notre bulle, avec les filles, je me suis remise à donner, comme je le pouvais… Tout donner à mes filles, les aider à grandir malgré toutes ces épines, toute cette rudesse qu’on m’avait fait passer pour de la tendresse et que je ne pouvais m’empêcher de leur léguer à mon tour… Je ne reviendrai pas sur mon travail psy et l’aide qu’il m’a apporté pour tout reconstituer, pour tout assainir, tout laver et tout adoucir en moi… Je ne reviendrai pas sur cette (re-)naissance. Au vrai moi enfin possible. Et cette rencontre bénie avec mon Phin, en pleine ascension…
Mon Phin. Il est tout ce que j’attendais. Une rose sans épines. Ce géant qui donne autant qu’il reçoit. Sans contrepartie sinon celle d’aimer encore... Ces vases communiquant que nous sommes où la douceur naît d’elle-même, se transporte de l’un à l’autre, se transcende et se multiplie à l’infini. Cette femme qu’il me permet d’être et cette mère épanouie qu’il génère ainsi. Loin des rudesses d’antan. Si près de tout ce dont j’ai toujours rêvé. Pour notre famille.
Plus de mots blessants, plus de cynisme, plus de sarcasmes, plus de haussement de ton, plus de cris, plus de larmes, plus de ce besoin de solitude pour soigner une âme malmenée. Elle est là, ma sérénité ! Pouvoir vivre pleinement cette douceur sans attendre qu’elle ne se termine et qu’un couteau verbal pointe vers moi dans la seconde qui suit... J’ai mis un peu de temps à comprendre qu’il n’y avait pas à attendre de contrepartie malheureuse à tout ce bon que nous partagions, que ce n’était pas une conséquence en soi à laquelle il faudrait être préparé. La fin de mon travail m’a permis d’écrire enfin le passé, à l’imparfait.
La douceur rien que la douceur… Dans les projets, les envies, les mots, les gestes et les silences. Dans tout. Partout. Autour et dedans. Tellement dedans, que la petite fille en manque d’amour, que je porte au creux de moi, guérit petit à petit. Cette même petite fille qui me permet d’être tellement à l’écoute de mes merveilles…
Et cette sérénité-là, cette douceur des instants n’est vraiment que lorsqu’il est là, dans mon univers, dans notre clan, au plus près de moi. Et si vous saviez comme j’attends la fin de cette vie en point de suspension, cette vie qui nous laisse sur une inspiration, cette vie qui impose ces apnées entre deux respirations profondes.
Lui, lui, lui, tous les jours, tout le temps ! Vivre de cette douceur sans que jamais elle ne s’amoindrisse, la faire au contraire prospérer et grandir pour qu’elles nous nourrissent les uns les autres pendant très, très, très longtemps.
Qui a dit qu’en amour, les « toujours » n’existent pas ?
Tazounette