Tout est bon dans le cochon...

Publié le par Phin



Le départ d’un collaborateur à la retraite est l’occasion d’une petite manifestation d’affection, en tout bien tout honneur ;-) pouvant prendre des formes diverses. Apéritif, dîner, casse-croûte, pétanque, billard, bowling, karting, vol en ballon, course de chaises… Cyniquement, CAC 40 oblige, les usages veulent que le service rendu, l’ancienneté et le budget calibrent l’évènement. En cette période de crise, la sainte maison mère avait passé la consigne de réduire ce genre de frais, jugés superfétatoires... C’est donc l’esprit frondeur et le cœur joyeux, l'indicible bravoure des corsaires pétillant au fond de moi, que je suis monté par la petite route au village du C*, à côté de P*, entre R* et L*, sur la route de L* ;-))) 745 mètres d’altitude, deux bistrots, une église et 400 âmes au grand maximum (grabataires, postiers, vaches, biquettes et mégères, tout compris). Nous y avions prévu un apéritif dînatoire dans un des deux bistrots, réputé pour sa typicité pittoresque - aux chiottes les consignes.

 

L’estaminet (le Café des Sports, sur la place de l'église - véridique, je n'aurais même pas osé l'inventer !) était propret, refait à neuf, et c’est non sans déception que je pénétrais dans ce que j’avais imaginé sombre, pouilleux et collant de crasse grasse, et que j’étais obligé de constater comme étant propre, lumineux et hygiénique, une pointe de regret à l’âme de rater une occasion de m’instruire (ben si, qui dit crasse dit microbes, qui dit microbes dit tourista, qui dit tourista dit toilettes, qui dit toilettes dit lecture – oui, je lis aux toilettes, ne vous déplaise (enfin pas que aux toilettes, non plus, hein) - CQFD). Quasiment dernier, l’affaire fût dite quand le futur retraité arriva, poliment en retard comme tout invité vedette qui se respecte.

 

Le contre-pied manifeste sur mes a priori aurait dû à l’évidence m’alerter, et ce ne fût pas le cas, benet que je suis. L’ambiance étant bonne, l’apéro dînatoire qui se limite à un galopin (alors, le galopin est affaire de spécialiste, et a été pour moi l’occasion de me coucher moi con qu’au réveil : le galopin est la moitié d’un demi, soit 17,5 cl puisque le demi, comme son nom l’indique, ne fait pas un demi-litre de bière mais un quart) ne m’a pas affolé plus que cela. La bonne conscience de la compagnie amicale, les anecdotes qui fusent, les rires, l’émotion du partant qui cristallise au fur et à mesure que l’équipe lui rappelle ce temps passé, les projets menés, les conneries faites mais aussi les succès remportés, les raisons de fierté d’avoir fait… bref, j’ai bu mon galopin, titiller la brioche aux gratons et torpiller quelques rondelles accortes de cochonnaille… Après tout, peu importe. Je voyais dans cette sommaire interprétation de « dînatoire » une confirmation : le bistrot était coquet, mais la rusticité suintait toujours…

 

Le deuxième contre-pied me surprît donc encore plus quand la dame, embusquée, attendant que la dernière lichette de mousse tombe sur nos langues, nous sauta sur le râble et nous lâcha un « à table » qui me saisit ! Nous, gens de ville, « apéritif dînatoire », par l’apposition épithète, sous-tend une collusion des deux activités, l’une et l’autre mêlées, mais manifestement, dans cette campagne verte, vallonnée et perdue, la grammaire est une commodité de gens de manières. « Apéritif dînatoire », cela veut dire que l’on prend l’apéritif et que l’on dîne. Deux mots, deux activités. Point.

 

Ah.

 

Je ne fus pas le seul surpris.

 

L’invité, en premier lieu, touché que ce moment finalement simple, simpliste même, prenne une nouvelle dimension plus en rapport avec ce qu’il imaginait de son départ, plus en rapport qu’une rondelle de saucisson mouillée d’un huitième de bière ! D’autres convives prétextèrent un coup de fil à passer pour cacher leur surprise à l’abri des regards indiscrets et également prévenir leur moitié de l’évolution inattendue, donc du retard probable du retour… C’était sans compter sur l’isolement du village, où le téléphone filaire, entré au village en 1967, quand Monsieur le Maire maria la fille du Député de l’époque, régne avec hégémonie, et range portables, réseaux et autres modernités au rang des futilités de gens pressés. L’air absent, alourdi par la perspective des explications à donner de vive voix, plus tard, les surpris rentraient, résignés : puisqu’il faudrait se justifier, autant que cela vaille le coup, semblait dire leurs épaules tombantes et leur retour décidé dans la mêlée.

 

Et nous sommes passés à table.

 

Ah ben oui, ok, c’est là que « dînatoire »  prit alors toute sa mesure ! Un saladier de salade verte grand comme des fonds baptismaux  nous attendait, et nous n’étions pas sitôt assis que la patronne, chef d’orchestre de ce contre-pied, nous invitait à nous servir à volonté (j’en ai plein le jardin ! nous dit-elle, pour libérer notre polie parcimonie) pendant qu’elle allait chercher les plats. Sitôt dit, sitôt fait, et en deux tours, les plats fumants finissaient de bouillir à même la table. Dans l’un, des rondelles de saucisses au vin, brunes, violacées, sentant la sauce onctueuse, réduite, épaisse, nappante, épicée mais arrondie de mijoter longuement … Dans l’autre, des andouillettes grosses comme des jésus, elles aussi tenues au chaud dans un jus de crème confinant au beurre frais, d’oignons et de vin blanc. Un saladier de pommes de terre arriva également sur la table. Le temps de revenir de notre surprise et la patronne disparut avec un « bon appétit ! » espiègle.

 

Le "dînatoire" prenait toute sa mesure ! Alors dînons !

 

Le service fût fait, promptement, et il fallut reconnaître le délice de l’un et l’autre de ces plats, tous deux typiques, et parfaitement exécutés. La typicité de ce café, vantée, ne résidait donc pas dans la crasse napoléonienne de son zinc ou de ses tables à cartes, mais dans l’honnêteté de sa cuisine, calorique, paysanne, certes, mais franche et précise : puissance et force enfin distinguées l’une de l’autre dans ces plats raillés (pour les mal embouchés, c’est la puissance qu’il faut vénérer, non pas la force). Pour vous dire : au nom de ce moment de gourmandise, je pardonne encore maintenant l’infâme bidrouille, l’abominable picrate, l’innommable piquette qu’il m’a fallu endurer pour accompagner cet art du cochon, c’est dire ! Hein ? de l’eau ? vous rigolez ?!

 

La petite bonne femme réapparut, une fois tous servis, nous ôtant les plats pour les remettre au chaud, dît-elle. Elle aurait pu nous piquer nos chaises, nos chaussures, nos chemises même (non, pas nos couverts, ni nos verres, quand-même), nous étions afférés à notre affaire de cochon, dans cette compagnie de table qui teinte d’amitié et de fraternité des vies, des âges, des passés différents et méfiants, au quotidien.

 

Comment fît-elle ? je ne sais pas, un trou dans un tableau du mur, une glace sans teint, où le métier d’une matrone qui sait l’effet de sa cuisine jusque sur l’écoulement du temps… mais nos assiettes à peine vidées, et elle réapparaissait avec les plats… pleins ! radieuse de sa farce, radieuse sans doute de notre appétit à la première fournée, radieuse de nos éclats de voix surpris, rieurs, et accueillant à la perspective d’une redite dantesque. Le cochon est mort, vive le cochon. Et les nouveaux plats subirent les mêmes assauts à de subtiles nuances près : les timides ayant retenu leur premier service lâchaient leur deuxième, les gourmands ayant tapé fort la première fois (dont je fus) retenaient à grand peine leur deuxième passage, mais aucun ne resta assiette vide… et ce fût à nouveau délicieux.

 

Dans la foulée, il y eût, au même rythme des allées et venues de l'efficace patronne, à nouveau salade, plateau de chèvres différemment affinés, du frais au sec, à l’ultra sec, en différents formats, puis tarte aux pommes, café, chocolat en tablette (une tradition en ces campagnes, m’a-t-on dit) et poire William sirupeuse d'être glacée. Etourdissant. Et parfait. Parfait pour la convivialité du moment… Voilà donc un « dînatoire » à la hauteur de ce départ, à la hauteur du sortant, à la hauteur de l’estime des restants pour ce dernier, apprécié, aimé même.

 

Bercés, baignés, la typicité est également, en cette fin de soirée, venue de nous… puisque, rendus à la poire, l’inévitable se produisit… le moment des blagues était venu, et, richement doté de deux drogués depuis le berceau à « Rires et Chansons » (au point, pour l’un d’eux, de noter les blagues sur un bloc pincé dans un accroche calepin en bonne place, là où d’autres, fils de nulle part, ventousent leur GPS), nous voilà auditeurs d’une joute à la blague, sinon fine (mon Dieu, non), pour le moins nourrie, joyeuse et bon enfant.

 

Après cette courte (?) introduction, me permettant de planter le décor et l’ambiance, permettez-moi de vous en citer une qui m’a beaucoup plu (hein ? ben oui, quoi, depuis le début de ce court billet, c’est là que je voulais en venir ! si si ! en toute chose, préliminaires, préliminaires, préliminaires !) :


(avec mes excuses préalables)

Un samedi aux heures d’affluence, un mari perd sa femme dans un supermarché. Cherchant, ne trouvant pas, il s'agace, râle et se dirige vers les caisses, bondées. Là, hasard ou conséquence de la cohue, il tombe sur un gars, tendu sur la pointe des pieds, manifestement dans la même situation, à en croire son agacement et ses scrutations… La conversation s’engage :

-         Excusez-moi, mais, euh… vous cherchez quelqu'un ?

-         Euh… ma femme !

-         Ah bon ? Moi aussi, dites donc, c’est rigolo, j’ai perdu ma femme, et je la cherche aussi !  C’est dingue ça ! Et elle est comment la vôtre ?

-         Ben euh, petite brune, cheveux hérissés, yeux bleus changeants, maquillage troublant, jean incendiaire, talons aiguilles, 88, 60, 88, bien gaulée…

-        

-         Et la vôtre ?

-         Laissez tomber la mienne, on va chercher la vôtre !

 

Et j'ai ri.



Phin.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article