Ma maman a toujours subi les affres d’un complexe d’infériorité. Très fort dès
son plus jeune âge où on lui préférait constamment ses frères… Elle l’a toujours gardé. Elle n’a jamais su l’apaiser et comprendre que sa place, à elle, elle l’avait. Dans sa famille, celle
qu’elle avait forgée de ses mains et de son cœur. Froid, longtemps. Tiède ensuite. Et chaud, désormais, la sagesse de l’âge aidant…
Ma maman n’a jamais été une maman gâteuse. Elle n’était pas collante, voire pas
assez. Pas baveuse des baisers qu’elle aurait tout le temps eu envie de nous distribuer, pas les bras cherchant toujours à nous porter. Elle nous poussait à l’autonomie. Par la force des choses.
Parce que les manières douces, on ne les lui avait pas apprises. Parce que des bisous, elle n’en avait pas reçu. C’était plutôt des gnons, avec ses frères, des coups de pieds aux fesses par son
papa et des « Viens me faire un bisou », de sa maman, consécutif aux engueulades d’alors…
Alors, elle a fait comme elle a pu… En sachant bien qu’elle faisait de travers.
En faisant avec cette frustration permanente qu’engendre le simple fait de « vouloir » et de ne pas se sentir « capable ». Nous avons toujours eu de chouettes goûters en rentrant de l’école. Et
aussi loin que je me souvienne, si ce n’est de rares épisodes (il faut bien le reconnaître) où des beignets de cervelle côtoyaient une purée de pois cassés et autres foie de volaille, l’assiette
a toujours été succulente. Ma mère distribuait son amour ainsi. Et notre ventre s’en régalait, même si nous n’étions jamais rassasiés de câlins, de mots d’amour ou de compliments
fleuves…
Nous avons tous dans notre subconscient des images modèles, que l’on garde,
auxquelles on se confronte au fil de sa vie et auxquelles on tente vainement de coller. Dans ces images donc, bourrées de clichés, le comble de la bonne maman, pour ma mère, c’était de faire de
la pâtisserie pour ses angelots… Comme dans toutes ces pubs qui puent le marketing, où la mère débordée, trouve le moyen de mettre une pâte toute faite dans un plat, un sourire émail diamant aux
lèvres, et des petits anges tout bien élevés qui se régalent de cette part de gâteau maous costaud, avec un sourire qui ne trahit pas le plaisir prit par l’enfant à jeter ensuite le morceau à la poubelle manger ce gâteau divin…
Autant ma mère a du talent pour le salé… Autant elle peut avoir du talent pour le
sucré (surtout lorsque mon père rajoutait du sucre à son insu), selon ce dont elle a envie au moment où elle se met à l’ouvrage, autant elle pouvait, régulièrement rater son effet. Un gâteau sec
et pas assez sucré. Un « fondant » au chocolat, tout juste moelleux, voire sec mais c’est elle qui avait raison. Elle avait suivi la recette. Et on avait beau lui dire que le meilleur gâteau au
chocolat était un fondant, elle est têtue doublée de bourrique ascendant taureau, alors si un moelleux est le meilleur gâteau, il l’est. C’est toi qui n’comprends rien.
Bref. Et au lieu de faire ses tests dans de petits plats modestes, qui auraient
pu être vite terminés, qui auraient aussi évité à ma mère la déception de voir nos trognes blasées qui disaient à qui mieux-mieux des « encore de ce gâteau !», défaites de reluquer les restes
secs de la grande réussite maternelle, qui au comble de son bonheur d’avoir su offrir cela à nos babines, et ses oreilles non contentes des compliments déjà trop loin, trois jours après,
attendaient encore nos compliments sur les restes durs et sans goûts de la prouesse d’antan…
Dans les dons de ma mère pour mon installation sur ma terre d’exil aux accents
belges, post foirage marital dans les règles de l’art, se trouve un plat métallique censé donner une forme plus avantageuse qu’un vulgaire plat à cake… Ce plat est à lui tout seul une madeleine
aigre.
Car il faut le savoir, je ne suis pas une grande amatrice de pâtisserie. Je suis
extrêmement difficile. Mes papilles n’aiment que les grands contrastes de goût et je suis plus que délicate sur les textures en bouche. Je suis plutôt une amatrice de friandise. J’aime la
petitesse lorsqu’il s’agit de gâteau. Je préfère l’individuel au familial. Et je ne hais rien tant que ces grands gâteaux prétentieux des maîtresses de maison, persuadées d’être bourrée de talent
quand c’est la chance, une fois en passant, qui leur fait réussir leur entreprise… Et qui doit finir ? Le reste de la famille, sans moufter sur le résultat lorsqu’il n’est pas aussi flamboyant
que la dernière fois. Il faut continuer à caresser la cuisinière dans le sens du poil sinon « je ne ferai plus jamais de gâteau ». Moi, l’œil lumineux à cette seule idée. Joie que ma mère
saisissait au vol, prenant un air renfrogné comme si elle était la plus malheureuse de la terre, dotée d’enfants ingrats.
Cela fait plus de 2 ans et demi, que régulièrement je regarde du coin de l’œil ce
sublime résidu de ce supplice d’antan. Admirant les contours de ce plat élimé, usé par les tests foirés de ma mère. Parce qu’il est bien connu, que la mémoire ne garde que les ratés, les phrases
assassines quand elle a tôt fait d’oublier les louanges… Et ça ma mère est forte à ce jeu-là. Oubliant notre ferveur pour son gâteau à l’ananas, caramélisé à souhait… Pour ne garder que la
boulette infâme de gâteau sec et dur, qu’on tente vainement de mouiller d’une salive qui a désertée, la bougresse, peu encline à nous aider sur ce coup-là !!!
Je tourne autour de ce plat régulièrement, même lorsque j’en cherche un pour les
gâteaux d’anniversaire de l’école, seul exercice pâtissier auquel je m’essaie encore… Je tourne autour et ne l’utilise jamais. Il est une sorte de reliquaire pour moi. Il contient tous les
espoirs et efforts de ma mère pour obtenir cette famille rêvée, cette famille de papier glacé qui n’existe que dans ces exigences de perfection que l’on ne touche jamais du doigt. Il contient
tous nos dénigrements, nos mauvaises têtes, nos soupirs d’enfants ingrats. Il contient l’enthousiasme feint mais sincère de mon père, toujours « heureux » de finir ces miettes dures, qui
contenaient en leur sein, toute la douceur de ma mère. Tout ce qu’il a toujours su voir, lui, sous cet air austère et froid. Le feu sous la glace, lui seul y ayant accès. Nous, pauvres enfants,
cherchant du premier degré là où il ne pouvait pas y en avoir.
Ce plat est rouillé désormais. Mais ne me demandez pas de le jeter. Il y a, là,
dans ces poussières brunes, tous les solipsismes qui font une famille, un clan, même lorsqu’on perd des ouailles au passage, parce que la vie est une chienne.
C’est ma famille. Aussi imparfaite soit-elle et je ne voudrais pas qu’elle fût
autrement…
Tazounette
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