Le corps pour la chair, la pomme pour Dieu !
« Aimer, c’est savourer, aux bras d’un être cher
La quantité de ciel que Dieu mît dans la chair. »
V. Hugo.
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Deux alexandrins d’Hugo sur l’amour, voilà bien un point de départ difficile, aux allures de défi ;-) pour un billet de blog ! Avec l’intelligence subtile coutumière aux femmes, Tazounette compose avec l’intouchabilité de l’auteur et du thème, en faisant le choix de la juxtaposition, posant son sujet à côté de la citation, jouant la carte de l’analogie, du contrepoint, plutôt que de l’opposition. Petite ruse, preuve d’un grand métier, qui lui permet de développer le sujet en le faisant sien, en nous donnant lecture de sa perspective personnelle, évitant l’impasse d’une attaque frontale. En frôlant le hors sujet, en accentuant dans ses mots la sensualité, le corps et le je, Tazounette nous fait comprendre d’un même geste son accord avec l’intention magnifique du poète romancier et la distance prise avec Dieu et son ciel. Le corps en contrepoint de Dieu, comme un oui qui dit non, si féminin ! Habile ! Très habile !
Acculé, vaincu par KO à la fois par la stratégie d’approche et par la beauté de son texte (puisse un jour une femme dire cela de moi !) (hein ?? ah oui, c’est vrai… coooooool !), je reconnais ma mise au tapis, et en vaincu renonce aux morceaux de choix pour prendre l’impasse, résigné. A moi le choc frontal !
Une première lecture, au plus proche des mots, donc sans doute au plus proche de Victor, nous dit dés les premiers mots une belle chose : aimer c’est savourer, à la Hugo, en puissance et en verve, avec cette fulgurance de ceux qui savent réduire pour dire plus. Puis il développe ensuite, dilutif, me semble-t-il. Il aurait dû en rester là, fort de ce mariage, de cette alliance riche et productrice de sens entre aimer et savourer. Au lieu de cela, la gentillesse un peu niaise du « aux bras de » s’invite à contre-pied, détonnant de sagesse, de tendresse mièvre et de distance pudique. Et ce n’est rien, non, rien, en comparaison du deuxième vers qui se fait poison. Dieu et son ciel, non seulement cités mais impliqués comme respectivement généalogie et cause transcendante du geste universel d’aimer. La concision minérale du « aimer, c’est savourer » (me rappelant le sismique et nietzschéen « vouloir libère ») se trouve ainsi ensuqué puis mystifié… me laissant interdit, déçu et pour tout dire, sur ma faim.
Le nom d’Hugo laissait présager sinon plus (encore que, il est homme de volumes !) pour le moins mieux. Et cette première lecture me laisse un trouble sentiment de rendez-vous raté… Hugo. Une citation, avec donc la supposée étincelle de quintessence propre aux citations bien choisies. Et je trouve cela fade ? Ne serais-je alors pas passé à côté de l’essentiel ?
Reprenons.
Passons vite sur l’accroche introductive, nécessairement non équivoque et fulgurante, en charge de fixer l’attention, de piquer l’intérêt comme on ouvre l’appétit. La deuxième lecture, dubitative, ne doute pas de cela. C’est ensuite, dans l’espace indéfini laissé au lecteur que tout se joue, et que le texte prend cette profondeur, ce degré de liberté qui en fait toute la difficulté, tout le danger et toute la vitalité.
Le pluriel « aux bras de » m’a lourdement échappé, le lisant certes, grammaticalement, sans pour autant que cela fasse sens. Or il y a sens – majeur. Bien loin les connotations déambulatoires, précieuses et chastes d’un « au bras » de soutien ou de promenade, fût-elle tendre ! Le pluriel dévergonde pour dire et résumer – résumer n’est pas réduire mais dire l’essentiel et laisser le reste aux développements, le physique. Cette ouverture saisie, on pourrait se laisser abuser et penser consolation ou câlins, mais non, résolument, en droite ligne du mot gourmand savourer, le pluriel dit l’étreinte, le physique, le sensuel. Sinon le sexuel (et pourquoi pas ?), pour le moins le sexué. Alors ainsi, ce vers au second hémistiche creux et faible en regard du premier, se remplit et devient d’une modernité de tout temps…
« La quantité de ciel » se doit alors d’avoir un autre sens. Le premier vers donne une clé que le second ne peut contredire. Il faut alors, je pense, aller déverrouiller ce second vers en osant le subjectif, l’interprétation. La mise en perspective de quantité et de ciel nous y invite, par l’insolite de l’image : puisqu’il est quantifiable, mesurable et sécable, c’est donc non du Ciel mais d’un ciel païen dont il est question ici. Sorte de métaphore lisse et correcte pour dire sans froisser la félicité, le bonheur, l’envie, l’appétit, la curiosité, la joie, et plus généralement toute cette dimension positive d’expansion et de débordement de vie, cette pulsion de vie polymorphe ainsi nommée par Freud. Quant à Dieu, malgré une majuscule protocolaire, il sonne comme caution, prétexte, invité consensuel de politesse, pour tout aussi bien dire la Nature… mystification panthéiste, pardonnable donc, disant la magie proche de la force vitale, quantifiable, elle.
Dieu, Nature ou volonté de puissance, selon sa lucidité ou sa volonté de rester dans son siècle. Combattre Dieu n’est pas nécessairement une priorité si on s’en arrange pour le faire participer ainsi à la chair !
Et l’on termine par le mot « chair » en écho homophonique du premier
vers. Au-delà de la jolie pirouette qui participe à marquer les mémoires, il y a le mot qui, placé là, dit la matérialité et l’affaire de corps qu’est l’amour ou plutôt, soyons justes, qu’est
l’action d’aimer – ce qui est différent. La chair comme contenant matériel, terrestre et sexué d’une pulsion de vie débordante à goûter avec patience
et exigence.
Là oui, maintenant, la rencontre avec Hugo a eu lieu !
La lecture est expression de subjectivité donc, autant affaire de soi que d’auteur !
Phin.

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